Partie 1
1986 / 1996
New York
L’Amérique aliénée
à l’époque…
Chapitre 1
Question d’intérêt
France
1975

Marvin
Voici déjà deux années que le R&B contagieux de l’incroyable duo, Marvin Pentz Gaye Jr. / Diana Ross, engrange les fruits de son enivrante entreprise de séduction auprès de tympans américains subjugués. Tout cela gonfle le compte d’un Berry Gordy Jr. comblé, heureux fondateur du prestigieux label de musique noire de Detroit, Tamla-Motown. Assortiment d’incantations amoureuses à l’expression rare, l’album “Diana & Marvin” va conquérir aisément l’ensemble de la famille de ce côté-ci de l’Atlantique. Jamais production artistique n’a engendré un tel rendu, hormis bien sûr les albums avec Tammi Terrell, la seconde moitié artistique de Marv’. Qui sait si un tel degré de performance n’est pas le doux fruit d’un amour secret entretenu par Diana pour le crooner meurtri par la disparition dramatique de son ex-partenaire(1) : mais laissons à Interview ou Détective le soin d’en exhumer les raisons. Ici, telle une chorale improvisée, papa, maman et leurs trois rejetons reprennent à l’unisson “You Are Everything” ou “Stop, Look, Listen (to your heart)” qui font doucement perler sur leurs pommettes brunes de chaudes larmes de joie et de fierté. L’agonie bruyante des amortisseurs de la Simca 1000 blanche d’occase sous nos cinq poids convainc, s’il le faut encore, des tendances compulsives qu’entretient chez nous cet album. À cette époque, la musique noire-américaine ne subit pas encore les foudres d’un barrage politico-médiatique au bénéfice de ce que certains pensent être une exception culturelle française en danger. Au contraire, les deux “grands” de la chanson française, le belge Johnny Halliday et l’égyptien Claude François, proposent depuis longtemps déjà des adaptations de morceaux anglo-saxons approuvées comme des “classiques” du répertoire national !

1. Tammi Terrell meurt en 1969 ; diagnostic des médecins : tumeur au cerveau. Le public les croyait amants.

Raté
Dans les rues de Montrouge, second quartier sud de la capitale choisi par mes parents émigrés de leur Guadeloupe natale, nos têtes auréolées de mini-afros et nos jambes recouvertes de pattes d’éléphants au ton gris-bleu déconcertent le passant autochtone dont le sourire figé traduit le trouble. De l’autre côté de l’océan, à New York comme dans le reste du pays, suite aux revers d’un mouvement pour les droits civiques désormais pourri(1), on transige. Car depuis plus de dix ans, l’installation d’une économie en récession a relégué de façon irrévocable l’alternative d’une société plus égalitaire pour ses citoyens. Adieu donc à cette idée de l’Amérique, débarrassée d’inégalités outrancières et au développement plus harmonieux. L’Amérique pâle a décidé de conserver pour elle les nombreux progrès socio-économiques engrangés avant la crise et d’en priver ses compatriotes les plus hâlés, en dépit d’accords pré-négociés avec les plus hautes instances du pays. En effet, soucieux du mauvais effet que provoque la critique internationale face à une politique intérieure inqualifiable, le jeune président en course pour une seconde élection, J.F. Kennedy Jr., avait négocié l’interruption des manifestations noires avec le plus “acceptable” et influent de ses porte-paroles, le tout aussi jeune pasteur Martin Luther King Jr.(2). Mais une fois les deux symboles d’une Amérique du progrès violemment éliminés, le pays faillit à son rêve, et un racisme aux contours plus hypocrites continuerait d’isoler une population noire embourbée et doublement décapitée. Après l’émancipation ratée de 1863(3), la Reconstruction (1867/1876)(4), l’histoire américaine faisait aux Noirs un nouveau croche-pied. Ils ne rattraperont plus leurs retards, héritage entériné et légiféré.

1. Les années 60 ont-elles sonné, dans le même temps, la naissance et la fin de l’idée de l’existence possible de la démocratie dans un monde occidental plus “ouvert” face aux changements d’un monde colonial en pleine transformation - accession à l’indépendance de pays africains, victoire du Vietnam, … ?
2. Comme l’a prouvé le succès des boycotts, l’accès au “black dollar” d’une société noire tenue à l’écart, mais au pouvoir d’achat conséquent, était l’une des raisons pour laquelle une intégration de cette minorité ethnique a été acceptée par une partie de l’Amérique blanche. Une fois les portes ouvertes, l’intégration a tué l’entrepreneuriat afro-américain existant.
3. Le 1er janvier 1863, après 3 ans de guerre sanglante, le président Abraham Lincoln proclame l’émancipation de “toute personne retenue comme esclave”. Cette proclamation n’a d’effet que pour les Etats ayant fait sécession avec l’Union, laissant donc libre cours à l’esclavage dans les Etats frontières loyaux.
4. Le nombre plus important de Noirs que de Blancs dans les Etats du sud menaçait l’establishment politique et économique blanc en place qui n’hésitait pas à utiliser une violence sans nom pour tenter de maintenir le statu quo, notamment à travers le système de lois régionales Jim Crow - lois et pratiques écrites et non-écrites séparant les Blancs des Noirs. Plus largement, la société blanche américaine mettra un point d’honneur à prévenir toute montée sociale des Noirs, leur rendant improbable l’accès à une formation intellectuelle de qualité jusqu’à la première grande guerre civile (1861-1865). Entre 1867 et 1877, sous la surveillance de l’armée fédérale, les structures politiques du Sud sont réorganisées pour permettre aux Noirs nouvellement émancipés et aux Blancs à la culture esclavagiste de respecter un nouveau régime permettant de vivre ensemble après qu’ait été aboli l’esclavage suite à la guerre de Sécession. Mais le Sud ressent la Reconstruction comme un épisode humiliant. Elle échoue.

Disco Fever
C’est dans cette atmosphère d’exclusion et de négation que naît une culture de la frustration pour laquelle l’artifice et le corps revêtent une importance majeure, où la libération sexuelle, à l’instar de la consommation de drogues, incarne un exutoire : la culture disco. Soit la réponse joviale que produit l’Amérique des minorités face à son sentiment d’espoir mis en pièces. En apparence apolitique, le disco est alors une culture souterraine créée par les homosexuels noirs et hispaniques(1) de Harlem. Puis, elle est récupérée par son équivalente blanche branchée qui, rapidement, la politise. Alors plus visible et soutenue, elle est relayée par la majorité blanche hétéro et par une industrie du disque qui flaire les profits du rythme syncopé. Ainsi, deux producteurs français adroits, Jacques Morali et Henri Belolo, monteront de toutes pièces un groupe mythique sorti de leur imagination, Village People. Ils compteront les millions de disques vendus(2). Subrepticement, la culture gay(3) imprimera certains de ses codes vestimentaires et sociaux auprès du grand public qui les reprendra inconsciemment. Saturday Night Fever fait un carton mondial, les Bee Gees rouleront dans des voitures en or massif payées par le producteur du film, Robert Stigwood, et John Travolta* devient à la fois une star et l’ami de Michael Jackson. Le message communautaire d’origine, lui, a été temporairement abandonné pour un autre, plus universel : sex is good. La sexualité s’est désacralisée dans une Amérique saturée de tabous.

* “You Should Be Dancing” - Bee Gees

1. Derrière le terme hispanique ou latino, il existe deux types de populations. Les descendants de Mexicains, les Mexican-Americans nés aux Etats-Unis (aussi appelés Chicanos et vivant majoritairement dans le sud-ouest), les immigrés mexicains, et une seconde catégorie constituée des Dominicains et des nouveaux arrivants d’Amérique Centrale (Nicaraguayens, Guatémaltèques, Salvadoriens, Péruviens) et des Sud-américains (les Chiliens, Colombiens, Argentins). Chacun représente une population distincte et entretient une histoire particulière avec les USA. Le terme hispanique ne signifie pas une race, c’est une étiquette ethnique. On peut être hispanique et noir ou blanc en même temps.
2. Plus de 65 millions d’albums. Ainsi, le monde du disque entame une nouvelle étape dans son histoire, l’installation d’un nouveau format discographique : le single ou 45 tours. Le duo français sera également derrière le succès d’un autre groupe, les Break Machine avec le titre “Street Dance” qui fera le tour du monde et popularisera la street dance culture en 1983.
3. Au début des années 70, la communauté “homosexuelle”, lassée d’être étiquetée d’un terme pathologique, transforme son nom en communauté gay pour y inclure les notions de culture spécifique positive, illustrée par un style de vie et des revendications politiques.

1978

Destiny
J’ai acheté “Destiny”, l’album des Jacksons nouvellement signés sur le label Epic. Pour la première fois, ils opèrent derrière la console d’enregistrement pour un album conçu PAR eux et non simplement POUR eux, comme pouvait le faire précédemment les fins compositeurs Brian et Eddie Holland, Lamont Dozier, le trio de maîtres-artisans de chez Motown. Ça se ressent. L’album est étonnamment riche de sons, de trouvailles, et traduit une nouvelle maturité atteinte par le groupe. “Destiny” tourne sans discontinuer sur le tourne-disque de papa qui m’en a strictement interdit l’utilisation sans sa permission militaire expresse. Prudent, je fais en sorte de ne le jouer qu’à certaines heures de la journée où je suis certain qu’il est au travail. Une chance qu’il ne se soit pas appelé Joe(1). Qui sait ? J’aurais pu mal finir. À l’écoute captivante du disque de cire noire, je cherche à comprendre la mystérieuse signification du terme “doggone” que prononce Michael dans “Bless His Soul”, je sue sur “All Night Dancin”, alors que “That’s What You Get (for being polite)” contribue à ancrer dans mon palais cet accent qui impressionne ma prof d’anglais. C’est ma première expérience consciente de l’“ebonics”, l’argot noir. C’est en classe de troisième qu’un ami obsédé sexuel, Olivier V., m’a fait découvrir AC/DC*, Prince**, et leurs textes osés. Quand Olivier le catho pervers se touchait la poitrine en classe de français en émettant de petits gémissements, il faisait fantasmer Corinne P. qui n’écoutait plus le cours et rêvait d’attirer son attention. Mais Olivier était un solitaire. Pauvre Corinne. J’ai acheté “Let There Be Rock”, “Controversy” et “Dirty Mind” dans la foulée, mais n’ai pas accroché sur le rock opéra de Meat Loaf ou les trop pop Beatles. J’ai fantasmé, mouillé ma culotte kangourou et suis devenu fan.

* “She’s Got The Jack”
** “Jack U Off”

1. Joe Jackson, le père du clan Jackson était réputé pour être très sévère envers les membres de sa famille. Réécoutez le texte de Michael sur “Bless His Soul” pour vous rendre compte de ses problèmes : “Sometimes I cry cause I’m confused. Is this the fact of being used ? There is no life for me at all. / Parfois, je pleure car je ne sais pas où j’en suis. Est-ce le fait d’être exploité ? Je n’ai plus de vie.”

Burn Baby Burn*
* Cris scandés par les manifestants de Watts
J
e suis né en 1965, dans un Paris endormi, à 1 heure du mat, à 1 heure de différence de mon jumeau dizygote, à 1 heure de trop du jour précédent, l’année de l’été le plus long, le plus “chaud” et le plus sanglant(1) qu’il ait été possible de voir en Amérique. Bien que, depuis, la concurrence soit rude et que parmi d’autres villes, Los Angeles ait perdu son lot de plumes en s’illustrant dans cette course sinistre pour en disputer le misérable bilan(2). Car le mercredi 29 avril 1992, la ville des anges brûle. Le verdict prononcé dans l’affaire Rodney King (acquittement par un jury exclusivement composé de Blancs originaires de la petite ville conservatrice de Simi Valley de quatre policiers blancs ayant sauvagement tabassé de 56 coups en 82 secondes un automobiliste noir excité sous l’effet de drogue PCP le 3 mars 1991), symbolise le dernier exemple en date d’injustice criante, et fait exploser la frustration longtemps retenue d’une partie de la population exclue du rêve américain ; notamment depuis le profond bouleversement de sa situation : la disparition de ses emplois - en particulier due au départ des grandes compagnies (parties chercher ailleurs du travail à moindre coût) - le déménagement vers les banlieues des modèles d’intégration sociaux (comme les cadres), et les réductions de budgets locaux et fédéraux conduisant à l’accroissement d’un niveau de violence et de pauvreté urbaine. Cela pourrait expliquer pourquoi les pilleurs s’empareront tout autant des produits de première nécessitée (comme des couches-culottes), que des biens dont ils avaient toujours rêvés mais ne pouvaient s’offrir (comme des télévisions ou des portables(3)…). De l’autre côté de la ville, d’autres habitants, en Jaguar, Rover et Benz, feraient la queue dans leurs supermarchés ventrus pour faire des réserves, au cas où… Car dans un exploit historique, les Crips et les Bloods s’étaient entendus pour faire une trêve des gangs, et la rumeur voudrait qu’ils envisagent de rendre une visite de courtoisie dans les beaux quartiers, habillés en policiers. C’est que ces “petits” pouvaient faire de gros bang bang (et excités par un philtre de réflexion, réécrire l’histoire de la ville - même si les gangs hispaniques et asiatiques sont à la fois plus nombreux et plus cruels).

1. Suite à des violences policières, le ghetto noir de Watts s’était embrasé, plongeant une fois de plus l’Amérique dans le feu et le sang. L’armée était intervenue et avait tiré. On avait dénombré plusieurs morts et des millions de dollars de dégâts.
2. Ce soulèvement populaire trouve également une résonance dans les villes de Las Vegas, Atlanta, San Francisco et de Seattle pour des raisons identiques. L’Amérique replonge alors dans les symptômes d’un mal qu’elle feint d’avoir résolu depuis le mouvement des années 60 : les inégalités économiques, sociales et la discrimination raciale. Bilan : près de 50 morts, 2.100 blessés, plus de 9.400 arrestations, et des dégâts évalués à plus de $500 millions (le double selon le New York Times daté de février 1993). Quelques mois plus tôt, une jeune adolescente noire, Latasha Harling, avait été tuée d’une balle dans le dos par une commerçante coréenne qui croyait qu’elle volait un jus d’orange alors qu’elle avait l’argent dans sa main. Le verdict, un an de prison avec sursis, avait déjà soulevé l’indignation parmi la population noire. La révolution était télévisée (voir The Revolution Will Not Be Televised, du poète Gil-Scott-Heron.), mais pas forcément dans les termes où elle servait les intérêts de tous. Où étaient les images des nombreux mexicains et blancs pauvres qui participaient majoritairement au pillage ? 51% de ceux qui seraient arrêtés seraient latino contre 36 % de Noirs. Source : Rand Corporation computer analysis.
3. Proportion de magasins par rapport au nombre d’habitants dans le county de L.A. en 1990 : 1 pour 203. Dans le quartier de South Central : 1 pour 415. Source : Claritas Corp

Mes Années 80
N
é dans cette partie de l’hémisphère, j’ai, comme tout le monde ou presque, toujours été intéressé, consciemment ou inconsciemment, par ce qui touche à ce continent. Impossible de le nier, “L’Amérique, l’Amérique, je veux l’avoir, et je l’aurai”. Joe Dassin œuvrait déjà à ce qu’elle rayonne dans les esprits. Mais sa coquetterie dans l’œil l’avait-elle gêné pour en brosser un portrait plus authentique et moins mythique ? Qu’importe. Quel programme d’exception culturelle, si bien accommodé et légitime soit-il, pouvait efficacement rivaliser avec les multiples et subtiles influences d’un plan Marshall(1) installé et plébiscité depuis plus d’un demi-siècle ? Me fallait-il jeter aux oubliettes mon “Frigidaire”, mes “pattes d’éléphants” importées des USA*, et re-juger l’histoire de grands cafés parisiens ? Pour les remplacer par quoi ? Si Paris a eu “Le Siècle des Lumières”, New York irradie deux siècles !

* “I Love America” - Patrick Juvet

Mon intérêt pour la culture Hip-Hop américaine n’est pas le fruit d’une quelconque immersion avant-gardiste, pratiquée dès ses premières manifestations en France. Car à l’époque où certains branchés français faisaient l’aller-retour Paris-NY et ramenaient dans leurs bagages griffés les prémisses de la prochaine culture urbaine mondiale(2), je remportais au second tirage mon diplôme du baccalauréat - la fierté de mes parents - et faisais en sorte de ne rater aucun épisode du Muppet Show, le dimanche après-midi, où j’avais grand plaisir à retrouver Miss Piggy la cochonne, Kermit la grenouille, et les inénarrables deux “petits vieux”. Dans la semaine, je suivais l’ascension de l’ayatollah Khomeyni - un guide religieux iranien - qui faisait le ménage de retour dans son pays natal et ridiculisait ses ex-alliés, la France et les Etats-Unis. Comme des centaines d’autres anonymes, j’avais entendu d’une oreille distraite le “Paris is Funky” de Bambaataa, mais avais assisté au premier concert rap dans la capitale par simple curiosité. J’étais au courant que des Antillais du nom de Destroyman et Johnygo rappaient, de ce qui se passait, soit aux après-midi du terrain vague de Stalingrad(3), soit dans certaines soirées (par exemple celles tenues chez Roger Boite Funk où j’assiste à mon tout premier concert de Public Enemy accompagné des DJ’s Red Alert et Cut Creator, où la prestation du groupe fascinerait tous les spectateurs heureux de se vivre à travers de nouveaux et revendicateurs héros, où l’énergie artistique et sociale du rap se manifesterait dans toute sa magnitude). Mais je n’ai identifié le “terrain” qu’après que ces après-midi soient terminées, avec une certaine nostalgie me plombant le cœur. Je ne traînais d’ailleurs avec personne issue de ce milieu. Avais-je passé des après-midi au Trocadéro ou au Bataclan(4) le week-end, où le DJ Chabin partageait son amour de la musique funk avec des jeunes “décalé(e)s”, entre défilés de mode, concours de smurf, de break(5), des voyages à gagner et une vraie envie de se “(re)trouver” ? Que nenni ! “Tout le monde allait à la Main Bleue, L’émeraude, le Pacific, Le Poney Club où les gens qui aimaient le son noir-américain se retrouvaient. Des gens venaient pour apprendre, être au courant de ce qui se passe, regarder, s’amuser ” Non, ce bouche-à-oreille-là ne m’atteignait pas, j’étais déjà assez préoccupé par les exigences requises par mon inscription à l’université de St. Denis, et dans le même temps soucieux de conserver un peu de temps libre pour tourner avec les loulous d’Aubervilliers aux guidons z-barre de Zundapp rutilantes. Casque au bras, têtes nues, nos jantes à bâtons repeintes et les bruyants pots d’échappements italiens Polini illégaux sur nos 103 Peugeot customisées, rendaient les membres de cette procession élastique encore plus rebelles aux yeux des conducteurs de R16 banalisées et de la population locale hagarde. On avait des airs de Horde Sauvaaaaaage. Et c’est bien ce qu’il était advenu d’une grande partie des premiers amoureux de cette véritable bouffée d’air artistique en fermentation dès le milieu des années 80. D’ailleurs, beaucoup d’entre eux se retrouveraient en prison. Car la mode de se la jouer voyou était passée par là, et tant les fils de président que les enfants de la bonne classe ouvrière française prenaient un malin plaisir à s’encanailler. La petite connerie d’adolescent allait pourtant leur coûter cher. Cette culture qui permettait aux habitants du 16e arrondissement, comme du 18e, de se retrouver ensemble, partager le même intérêt pour l’expression urbaine américaine de l’époque dans un mélange cosmopolite inédit (noir+arabe+blanc) sur lequel surferait le mouvement S.O.S Racisme(6), serait dirigée vers une voie de garage, alors qu’une sincère passion de ce milieu s’exprimait. Une France aspirant à des changements remplacerait un président de “l’establishment” de droite par un homme de gauche tenace et enfin consacré. Au Trocadéro, comme aux Halles, ses acteurs y exprimaient leur envie d’activités artistiques. Ce que ne manquerait pas de remarquer le designer français Paco Rabanne qui mettrait à leur disposition un espace à la porte de Paris. Ouvert 7j/7, ils se retrouvaient là, alors qu’ils auraient dû conclure le second cycle de leur scolarité qui s’évanouissait en fumerolles. À la télé, c’était des images de guerre, des Malouines au camp de Sabra.

Chez les jeunes de l’Hexagone, la dureté de la réalité américaine face à son homologue française allait concourir à amorcer un mouvement d’appropriation de cette violence. En l’espace de quelques années on passerait d’une génération qui aurait pu avoir un avenir, tant artistique que social, au néant. La frustration s’amplifierait, cherchant des voies d’expression. “Les jeunes avaient des qualités et voulaient pouvoir les exprimer.” DJ Chabin. De pseudo-gangs(7) “à la française” apparaîtraient, suçant l’image pacifique de la Zulu Nation pour la remplacer par celle d’un B-boy menaçant et bagarreur, passant d’une culture “soft” à une culture “hard”. Les fafs flambeurs et menaçants du marché aux puces de la Porte de Clignancourt allaient désormais trouver à qui parler, et courir. Alors qu’aux USA, c’est l’effet inverse que l’on observerait : on passait du gang à l’art, et le jeune Afrika Bambaataa, membre du groupe de voyous les Black Spades, arrivait à convaincre ses ennemis d’hier de ne plus s’affronter que par danses interposées(8). Au cours de ces mêmes années, des spécialistes d’ethnographie et de linguistique français disséqueraient techniquement ce phénomène dans des salles de classe(9), puis dans des livres, et élèveraient le rap au rang de nouvelle science de l’homme urbain à travers une coupe esthétisante, parfois isolée de sa charge émotionnelle, tandis que la drogue, comme l’héroïne, décapiterait certains de ses acteurs désœuvrés à un âge-charnière de leurs priorités d’adolescents. L’énergie autrefois orientée vers ce médium artistique - danse, rap, dj’ing, culture de la sape(10) - se retrouverait sans exutoire, sans espace d’expression après avoir alimenté les aspirations les plus résolues. Finis les soirées, les petits sandwichs et le jus d’orange (plutôt que l’alcool) pour les ados en mal de reconnaissance et d’existence suprême. Les espaces de rencontre disparaissaient (alors qu’un mouvement se nourrit d’un lieu où se retrouvent spontanément des gens). Toute une génération caractérisée par sa curiosité et son désir d’entreprendre s’évanouirait de la scène et de la vie sociale (c’est vers 12 ans que Chabin avait découvert chez son cousin forain plus âgé des centaines de disques, et lors de ses virées avec les “grands”, senti l’envie de devenir DJ pour faire aimer une musique noire américaine dans un contexte musical traditionnel franco-français). L’absence de logistique artistique, comme on la trouve aux USA (marché du disque noir parallèle, réseaux, organisations de quartiers, culture entrepreneuriale, …), accélérerait l’effondrement de ce Mouvement - étiquette apparue pour qualifier cette manifestation socio-artistique française. Quel gâchis pour s’être laissé trop influencé ! Heureusement, quelques rares artistes réussiraient à percer après une longue galère et une ténacité lentement récompensée(11). Ce n’est qu’aujourd’hui que je comprends pourquoi mes parents, inquiets, m’ont invités à m’inscrire au club municipal d’escrime auquel je rendrais visite pendant dix ans sans en comprendre véritablement les effets modérateurs sur ma personnalité. Ils voulaient “gommer” mon côté racaille. C’est peut-être pour cela que j’adorais l’état d’esprit débridé dont faisait preuve sur les cours le joueur de tennis John Mc Enroe et avais salué son incroyable performance contre Bjˆrn Borg lors d’une finale mythique à Wimbledon. Olivier V. m’avait également rendu accroc au tennis qu’il pratiquait, mais je le battais tout de même au ping-pong, 21/16, 21/18 en moyenne. Néanmoins, j’ai peu à peu “compris” qu’il était hors de question que je sacrifie mon précieux temps à la rue. Mon père, ancien militaire devenu magasinier, et ma mère, aspirante infirmière, consacreraient leurs quatre-huit à me remettre dans un droit chemin dont ils pensaient toujours que je m’écartais(12). Pourtant, la musique que j’écoutais, à l’époque, avait davantage à voir avec la norme, un combo mélangeant The Jacksons, AC/DC, Toto, Earth Wind & Fire, Chic, Stevie Wonder, Def Leppard, Aretha, Bill Withers ou Claude François, et bien sûr ce que diffusaient les radios françaises très “rock blanc”. Une anecdote ? Je me rappelle avoir froncé les sourcils en regardant pour la première fois la vidéo “Rock It”* à la télévision sur laquelle, comme pour la stéréo, mon père veillait toujours jalousement, comme après avoir appris que l’U.R.S.S. avait abattu un avion de ligne coréen et ses 269 passagers, soupçonné d’espionnage au profit des Etats-Unis.

* de Herbie Hancock. Une vidéo aussi froide que décalée par rapport à la chaleur que dégageaient ses scratches.

Bien que je m’interrogeasse déjà sur la teneur des rôles joués par les minorités dans la pléthore de films hollywoodiens aux scénarios “majoritairement” formatés (Noir méchant/Blanc gentil), mon intérêt plus particulier pour les citoyens noirs aux Etats-Unis remonte à l’année 1984, après les récessions de 1981 et 1982. C’est en effet à cette époque que je me suis intéressé davantage à la politique américaine. Ronald Reagan était arrivé à la tête de l’administration. Aidé par une croissance tumultueuse, il diffuserait lors de ses deux mandats présidentiels l’image d’une Amérique retrouvée, grâce à une politique fiscale fédérale repensée, appelée “Reaganomics”, qui privilégiait les nantis au détriment des plus pauvres (amputations ou coupures des budgets sociaux). Progressivement, les années 80 mettraient en place une mentalité du marché, de la consommation à outrance - allez (re)voir le film Wall Street - le phénomène des Yuppies, et des Buppies - leur équivalent noir - du plaisir, du moi d’abord, du body-building, de l’amour et de l’entretien de soi, bref, du pouvoir individuel quel qu’en soit le prix. En parallèle des jeux olympiques de Los Angeles, vitrine de propagande culturelle mondiale développée pour “l’extérieur” en réponse au boycott américain des J.O. de Moscou de 1980, à “l’intérieur”, un grand débat autour des “Affirmative Actions” faisait rage pour les locaux. Derrière cette étiquette “Affirmative Action”, ou “politique préférentielle”, s’incarnait un programme qui énumérait les conditions exigées des entrepreneurs sous contrat avec le gouvernement fédéral. Les pratiques en matière d’embauche et de promotion étaient analysées en fonction de l’appartenance raciale(13), ethnique et sexuelle des salariés, et du marché du travail. Les entrepreneurs devaient prendre des dispositions afin d’équilibrer la proportion entre employés de différentes couleurs de peaux, et de sexe différent. Ce programme se fondait sur la ré-interprétation du concept de discrimination. L’inégalité était mesurée à partir de la constatation d’une disparité numérique. Assimilées aux mêmes droits pour la justice sociale que ceux défendus par les Afro-Américains lors du mouvement pour les droits civiques, les revendications égalitaires et statutaires des femmes, des homosexuels et des Indiens phagocyteraient ce programme qui, au final, profiterait principalement à la “minorité” féminine blanche. Un discours nourri par des intellectuels noirs conservateurs s’opposant à ce programme, et une abondante littérature universitaire, finiraient d’en saper l’image auprès du grand public. Les vrais problèmes spécifiques à la communauté noire, eux, (racisme institutionnel, pauvreté endémique), seraient écartés du débat. Aux Etats-Unis, l’égoïsme représenterait les fondations de cette ère qui s’exporterait à l’échelle planétaire. Pour preuve, Carl Lewis devenait un dieu du stade en s’appropriant 8 médailles d’or.

Comme “tout le monde”, j’ai suivi la campagne présidentielle et, plus particulièrement, quatre ans plus tard, la seconde participation active du candidat afro-américain, le révérend Jesse Jackson(14). On en parlait à la maison, comme quand le boxeur Muhamad Ali montait sur le ring et dansait comme un papillon, ou que le rare clip vidéo d’un artiste d’outre-Atlantique un tant soit peu bronzé était diffusé sur une chaîne de télévision française*. Imaginez notre surprise en découvrant la soprano Jessye Norman révéler de nouveau, après “Othello”, qu’un opéra pourrait aussi être noir. Et notre fierté quand Michael et Lionel écrivaient “We Are The World” conduit par Quincy Jones… On se réunissait alors autour de la boîte à rêves comme autour du feu, bien que l’on ne risquât pas l’incendie … Il est vrai que cela ne se produisait que les seuls soirs de fin d’année, au cours de l’émission annuelle du journaliste branché Yves Mourousi, pour ne pas la citer. “Ah, si Jesse pouvait glaner plus de voix**, si la communauté afro-américaine se mobilisait davantage derrière ses leaders”, constituaient mes seules aspirations de l’époque. Hé, pas fou tout de même ! Je n’avais pas la naïveté de penser un seul instant que Jackson avait les moyens de remporter l’Oscar. Car si les Afro-Américains détenaient plus de pouvoir(15), il y a longtemps que l’éternel commissaire de police noir ventripotent, ou le clownesque personnage d’Huggy “Les Bons Tuyaux”, qui gâchaient tous mes dimanches après-midi, auraient disparu des écrans mondiaux, remplacé par un homme qui valait trois milliards noir*** dont j’attendais toujours l’apparition à l’écran(16). Je pensais plutôt que Jackson avait ceux de négocier le poids que représentait son électorat pour gagner sa place sur le “ticket”, le classement définitif des deux candidats officiels à l’élection pour la direction générale du parti démocrate. Allez donc ! À la surprise quasi générale, et surtout de la communauté afro-américaine, Jackson était écarté, en dépit des 8 millions de voix blanches et noires rapportées par le leader charismatique dans le giron d’un parti démocrate qui en manquait (ne serait-ce que pour justifier son nom/existence : pourtant, Jesse Jackson avait littéralement séduit une partie des “petits blancs” du Sud lors de la campagne de 1984 dans la course à la direction du pays avec sa coalition des “laissés pour compte de toutes races”(17)). Ce nouveau camouflet était pris comme une véritable sanction. Et tandis que la majorité blanche libérale avançait avec un conservatisme pesant son traditionnel prétexte de la patience, que “Ce n’est pas (encore) son heure”, ou “La prochaine fois, il peut y parvenir”, certains dans la communauté afro-américaine y voyaient déjà un avertissement. Who had a dream, again(18) ?

* “Party Train” - The Gap Band
** “If I Were President” - The Pharcyde
*** “Theme Of Shaft” - Isaac Hayes

Ma mère venait de m’apprendre que nous avions de la famille “afro-saxonne”, du côté de son père : quatre demi-frères et une demi-sœur du temps où grand-père faisait la navette entre la Guadeloupe et le nouveau continent pour trouver du travail et nourrir sa famille. Dans l’intervalle, il y avait “nourri” également une Américaine, d’où l’existence de cette branche jusqu’alors inconnue. Ma mère n’avait l’adresse que d’une seule de ces ramifications, Lee. Il devait être colonel dans l’U.S. Army et basé à Washington. Un autre oncle, Max, installé aux Antilles, l’avait déjà rencontré. La branche familiale américaine avait émis le souhait qu’on lui écrive et c’est ce que je me suis empressé de faire. J’ai rédigé une lettre, puis deux.

1. Plan économique de reconstruction de l’Europe proposé par les Américains au sortir de la guerre de 39-45.
2. Beaucoup chercheraient à importer des vêtements américains sur le territoire français (jeans, tee-shirts, blousons, casquettes) mais abandonneraient rapidement compte tenu de l’excessive taxe de douane à acquitter. Ce revers encouragerait la naissance de marques urbaines françaises.
3. Situé Porte de la Chapelle, à la limite nord de Paris, le terrain vague de Stalingrad a été l’un des lieux symboliques des rassemblements de premiers Hip Hoppers français dès 1984.
4. Salle parisienne où se déroulait des après-midi hip hop.
5. Danses basées autour de mouvements effectués au ralenti, ou bloqués.
6. Mouvement de mobilisation culturelle née dans les années 80 à l’initiative des organisations de gauche incarné par le slogan “Touche Pas à Mon Pote” et l’étiquette Black, Blanc, Beur.
7. Les jeunes Français (les TCB, Requins Vicieux, le Cartel) se tourneraient vers une activité de gang pour palier à leur ennui,
8. La légende veut que ce soit après qu’il ait vu le film “Zulu” et constaté la puissance de la nation Zulu. Nous, ici, il faudrait attendre quelques années pour découvrir la saga d’une famille africaine déportée en Amérique, “Racines” d’Alex Aley, pleurer sur le sort de Kunta Kinte que l’on veut transformer en Toby à coup de fouets et dont on coupera le pied.
9. Desdemone Bardin et George Lappassade, enseignants à Paris 8, feraient reconnaître les facettes éducatives et sociales du rap.
10. Bien avant les Etats-Unis, les B-boy et B-girls français(e)s louaient un culte aux marques. Versace, Weston, Prince de Galles et autres habillaient déjà ses acteurs/trices en “Congolais”.
11. C’est, par exemple, grâce au travail persévérant de Régis Douvry, manager de Solaar à ses débuts que Claude MC obtient un passage télé à l’émission de Christophe Dechavanne “Ciel Mon Mardi” pour interpréter “Bouge De La”. Cette télé déclenchera l’intérêt du grand public et ensuite de sa maison de disques surprise par le succès rencontré.
12. Mes parents font partie de cette génération d’Antillais issus de la classe ouvrière ayant travaillé très dur toute leur vie, qui s’est hissée au rang de la classe moyenne, mais qui, au-delà de l’accès à ce statut social, partageait déjà des valeurs “bourgeoises” de bonne éducation, de bonnes manières, de valeurs spirituelles, de l’éthique de l’effort.
13. C’est la prise en compte de ce seul indice de mesure qui permettra aux Blancs anciennement favorisés de déposer des plaintes pour “discrimination à l’envers” (“reverse discrimination”).
14. Militant afro-américain né en 1941 à Greenville (Caroline du Sud), il s’engage auprès de Martin Luther King Jr. en 1965 pour une campagne d’inscription des Noirs-Américains sur les listes électorales en Alabama. Pasteur, orateur talentueux, il crée un mouvement dans les années 80 intitulé Rainbow Coalition (Rassemblement Arc-En-Ciel). Il est candidat à la présidence en 1984 et 1988 pour le camp démocrate. Il est perçu comme à gauche de la Gauche.
15. La classe moyenne noire détient 29% de la richesse de la classe moyenne dominante. Washington Post 15-21 mars 93 p7.
16. Ça m’aurait bien aidé. Car les petits copains blancs pensaient tous que les Noirs devaient se conformer à l’image stupide et cool de cet Huggy, forcément moche, roublard, docile et caractéristique. Mon homme qui valait quelque chose viendrait bientôt me sauver en la personne du comédien Eddy Murphy dont la prestation dans “Le Flic de Beverly Hills” rapporterait au studio $1 milliard. Nous pouvions être des Huggy intelligents, cabotins mais aux commandes.
17. Marie Claude Descamps. “Le Rêve Des Démocrates : Reconquérir Le Sud”. Le Monde, 14 Janvier 1988. p6.
18. En référence au célèbre discours du pasteur Martin Luther King Jr. intitulé “I have a dream.”

75 contre 93
C
’est environ à la même époque que j’ai décroché ce baccalauréat option économie (B), au rattrapage l’ai-je dit ? Je l’ai obtenu après une première G3 dans un établissement privé parisien qui m’aurait sûrement envoyé pointer plus tôt à l’Agence Nationale Pour l’Emplumage, car le professeur principal, Mlle Weill, fausse blonde mais vraie décharnée, semblait vraiment avoir acheté son diplôme de pédagogie au marché noir : elle développait de l’urticaire face à tout représentant du département 93 présent dans un périmètre de trente mètres. Hélas pour moi, je faisais partie des premiers rangs et nourrissais donc son cauchemar. J’aurais pourtant aimé croire qu’elle n’est pas responsable des quelques cheveux blancs qui mouchettent depuis ma chevelure pelotonnée, bien qu’elle soit à l’origine de souvenirs mémorables. Elle passait son temps à tacher son pantalon chaque fois que le beau prof de maths, un Grec sans mayo’, mais au bronzage savamment entretenu par des pilules multicolores importées hors C.E.E., défilait dans le couloir. Et quand il entrait en classe lui dire bonjour toutes lèvres retroussées (oh bonne mère !), il nous fallait rapidement revêtir nos combinaisons de plongée pour éviter la noyade ! ! ! Ce n’est qu’une fois l’ondée passée que les commentaires fusaient sous cape, le sourire en coin. Ouf, plus de pleurs que de… mâle. Elle est encore “Mademoiselle”, dit-on.

Moi, Sandrine F., belle et intelligente
C
omme toutes ces années précédentes, j’étais le seul Noir de la classe. J’aurais pu me placer tant au fond que dans les premiers rangs, cela n’aurait servi à rien. Personne ne m’adressait la parole. Probablement parce qu’arrivé quelques semaines après la date de rentrée officielle. Alors penser concourir au titre de délégué de la classe, vous n’imaginez pas. Mon isolement s’est brisé quelques semaines plus tard, par Sandrine F., une bombe atomique créée en partie depuis la presqu’île transalpine. Sandrine était tout ce que le charme, l’intelligence et la beauté pouvaient exprimer dans une classe où la compétition entre filles de petits commerçants, notables et cadres, aiguisait les tensions. Sandrine, elle, n’était pas comme ça, et n’avait rien à prouver. Aux questions sur sa beauté, qui lui permettait sans difficulté d’envisager une carrière de mannequin, elle répondait qu’elle était réservée à son petit-ami, et qu’il n’y avait aucune chance qu’elle troque cet “artifice” contre le risque de “passer à la casserole”. En m’adressant la parole, elle avait validé le droit à l’ensemble de la classe d’entrer en contact avec moi. Le seul représentant de ma diaspora était Abdoulaye, un Sénégalais, hautain comme son diplomate de père et que je croisais à la récré. Il portait toujours fièrement les dernières Weston et se moquait ouvertement des Blancs en criant à qui voulait l’entendre qu’un emploi prestigieux l’attendait déjà à son retour au pays. Autre école, autres mœurs. Je suis en terminale, toujours dans un établissement scolaire parisien privé St. quelque chose, ce qui ne l’empêche cependant pas de saigner à blanc le chéquier de ma mère. Je perds la foi, eux encaissent son argent. Mon professeur principal, Monsieur Raffy est un Français juif complexé qui cherche toujours à en imposer à ses élèves, petits-fils de bourg’ catho-facho. Il me pousse et en même temps me “descend” dès que je ne suis pas à la hauteur. J’ai obtenu l’examen suprême. 16 en éco, 14 en anglais, et 2,5 en maths si je ne m’abuse. Une agréable surprise pour mes parents ! Je ne leur en veux pas, je comprends leur angoisse. J’ai rempli ma mission, je ne serai donc pas ce fils indigne depuis sa conception. Pourtant, je m’en tirais toujours bien, me foulant simplement quand il y avait urgence. Certains professeurs me qualifiaient de tire-au-flanc, d’autres de fainéant. J’opterais plutôt pour de la clairvoyance. Pour qui se prenaient-ils ? Non seulement la Terre ne toupillait pas autour d’eux, mais elle s’exécuterait toujours quand ils feraient les beaux jours des glandes salivaires de nos longs amis invertébrés. Rien ne sert de rugir, il faut bouillir à point. L’économie m’a toujours intéressé. Qui tire les ficelles du monde ? Pourquoi on paie 2,50 F une baguette ? Quant à l’anglais, on m’a toujours trouvé bon dans cette matière. Déjà en 5e, j’attendais la fin du cours de Mme Caoudal pour aller poser mes questions sur le “slang”(1), une occasion que ne manquait pas de suivre une meute de jeunes mâles aux boutons nourris pour juger, eux aussi, combien notre enseignante était “bonne”. J’appris beaucoup, surtout en fin d’année s(c)olaire, elle portait son beau tee-shirt noir moulant. Un soir, à la télévision, nous avons appris que le chanteur Marvin Gaye avait été tué* en s’interposant lors d’une dispute entre sa mère et un père religieux qui en aurait peut-être eu marre des écarts de conduite ambigus, notamment l’abus de drogues et le cross-dressing, d’un fils devenu sex-symbol. C’était la consternation à la maison. What was goin’ on ?

* “If I Should Die Tonight” - Marvin Gaye

1. Argot.

P VIII
Le passage du lycée à la fac de Paris VIII n’a pas déclenché d’appréhension particulière. La Faculté était malgré tout comme je me l’imaginais : impersonnelle, grouillante de monde, terriblement active, fidèle à sa fonction. Une usine à cervelles ou un nouveau filtre dans l’édification de la stratification sociale. En réalité, seuls les solitaires ou ceux qui savaient déjà ce qu’ils voulaient en retirer tenaient le coup. Car les autres lâchaient prise, soit isolés durant la première année, soit durant le travail de sape de la seconde. Après observation, c’est passé la Maîtrise que l’on avait des chances de se faire des amis durables. En effet, les “copains” d’antan, eux, se transformaient en “connaissances”, broyés par les contraintes d’un emploi du temps insensible aux sentiments, suçant son quota d’énergie requis tant par les années de Faculté que le monde du travail. Dommage. L’université est tout sauf l’école de la fainéantise, tout au contraire. Les fainéants n’y font pas long feu, ils y pourrissent tout au plus. À la télévision, je découvrais les images du bateau “Rainbow Warrior” de l’association Greenpeace, coulé dans un port néo-zélandais par de maladroits agents français(1), mais aussi celles du clip “Sun City” d’Artists United Against Apartheid produit par Little Steven et Arthur Baker. Des géants de la scène américaine s’étaient réunis pour dénoncer un régime dont une grande partie de l’opinion publique occidentale ignorait l’existence, et que Reagan ne voyait pas d’objections à soutenir(2) : la ségrégation violente en Afrique du Sud. Apartheid, Botha, Soweto, des bergers allemands tenus par des policiers blancs haineux leur faisant déchiqueter les chairs de manifestants noirs, des écoliers massacrés dans le dos comme des lapins, 10 millions de Noirs dans l’impossibilité de voter face à une minorité blanche au pouvoir, Nelson Mandela, un homme noir détenu depuis tellement longtemps que je comparais toutes ces années enfermées, à celles où moi j’avais pu faire tellement de choses, libre. Tout cela réveillait des images et un passé également très familier à l’Amérique. Les images repassaient dans ma tête comme un disque qui saute. “Ain’t gonna play to Sun City”(3) disait le refrain. “Ain’t gonna play… ”. La honte recouvrait une Afrique du Sud que tout le monde pouvait maintenant situer sur une mappemonde(4)*.

* “It’s Wrong (Apartheid)” - Stevie Wonder

1. Les services secrets français avaient envoyé des agents détruire le bateau de l’organisation qui s’opposait aux essais nucléaires français dans le pacifique. Bilan, 4 morts innocents.
2. Dans les années 80, le gouvernement de Ronald Reagan avait encouragé une politique d’investissements des grandes entreprises et banques américaines auprès du régime ségrégationniste d’Afrique du Sud. Dénoncée, elle provoqua une série de manifestations sur les campus universitaires, relayées par le grand public qui demandera le désinvestissement de ces entreprises. Ces dernières s’exécuteront par peur de l’impact médiatique négatif.
3. Quelques années plus tard, je réunirai 40 étudiants et musiciens dans un studio d’enregistrement de la fac (où j’anime également une émission rap sur l’antenne de FMR), et produirais ” Les Hommes Bleus”, un remix du morceau “Let Me See Your I.D” de AAAA. Quarante personnes de nationalités différentes dénoncent en leur langue maternelle combien l’apartheid est atroce. Le DJ Dee Nasty exécute les scratches.
4. Bientôt, on apprendrait également à situer la Nouvelle-Calédonie et à constater le climat de ségrégation déchaînée opposant les Caldoches (les Français-Blancs expatriés favorables à ce que l’île reste française) aux Kanakes (les Français-Noirs/Indiens, autochtones d’origine favorables à l’indépendance de leur pays).

+
P14
Latin Quarter
L
es “fly-girls” et “homeboyz” d’Uptown(1) et de Brooklyn faisaient la queue. Tous les samedis soir, ils recoiffaient de leurs crampons de sport, de boots et de talons-aiguilles, le tapis chauve du club où ils venaient s’éclater et se libérer de la pression quotidienne. Biz Markie ou Busy Bee, les conteurs d’histoires rap, les y aidaient régulièrement. “Get on line, please / Faites la queue, s’il vous plaît”, recommandait le “doorman”. Automatiquement, une rangée exclusivement constituée d’hommes, puis une autre de femmes, se mettait en place. C’est fou combien les Américains pouvaient obéir à certaines règles de comportement social et en nier d’autres pourtant tout aussi utiles(2). Les sneakers brillaient, les blousons étincelaient, les chaînes scintillaient. Les voitures défilaient devant l’entrée comme une rame omnibus et charriaient leurs occupants, accrochant la queue impatiente. “LQ” se dressait sur la 48e rue, entre Broadway et la 7e Avenue, en plein cœur de Times Square, LE site touristique par excellence. Ride on.

Les célèbres enseignes publicitaires électriques “flashent” toujours impitoyablement contre la rétine quand nous passons le contrôle vers une heure trente du matin, sans aucune autre formalité que de se laisser guider par le son sourd qui résonne contre les murs. Chuck paye son tribut de star, serre quinze, vingt mains, puis me guide dans le couloir du théâtre reconverti. La salle (de projection) atteinte, je découvre en blackoscope, format unique, une mer d’ombres qui “houle” amoureusement ou frénétiquement sur des rythmes qui seront plus tard des hits de l’histoire hip-hop*. Non, on n’avait pas éteint la lumière. Black is beautiful.

* “Party And Bullshit” - Biggie Small/Notorious BIG

1. Début de la section géographique noire quand on dépasse la 80e rue sur une certaine partie de Manhattan.
2. Alors que les Français vous accompagnent quasiment comme votre ombre quand vous vous adressez au guichet d’un bureau de poste, ici, chacun respecte votre espace vital et se tient facilement à deux mètres derrière vous.

Red Alert
L
es tempes, exaltées, captaient rapidement le pouls du tempo ambiant, tandis que l’afflux de sang au cœur vous avertissait que vous vous acheminiez progressivement vers une dimension aussi inconnue que puissante. “If you ain’t got soul, be quiet. / Si vous n’êtes pas vivant, restez tranquilles” a lancé MC Ghostbuster au micro. Haaaaa, la foule s’est, elle, empressée de lui répondre en s’égosillant les cordes vocales. Il a repris comme dans un défi : “If you smoke crack, be quiet / Si vous fumez du crack, ne faites pas de bruit”. Une nouvelle envolée lyrique a ponctué sa plaisanterie. Hypnotique, fascinant, adroit, puissant parce que funky, le rouleau compresseur hip-hop diffusait son incomparable force, à vous rendre à la fois schizophrène (en vous transformant en ce que vous ne pensiez pas pouvoir être), et paranoïaque (par peur d’en manquer le grain). Quelle énergie*. J’ai compris plus tard le sens des mots que m’a confié chaleureusement le DJ Red Alert : “Il est très difficile de maintenir un club de hip-hop ouvert dans une ville comme New York, même si le public qui s’y présente diffère selon les époques. Il faut apprendre à créer une “vibe”(1), c’est très important. Cette “vibe” est présente quand le client se sent détendu, motivé. Quand il est capable d’apprécier la musique, ça le pousse à revenir. Mais quand tu sens la tension, l’intensité dans le club, la “vibe” n’est pas là et les problèmes émergent. Cela se vérifie dans tous les genres de musique et principalement dans le rap.” Red Alert, compagnon d’Afrika Bambaataa, était une figure mythique des ondes radios et des “parties”. Il partageait l’antenne de W.R.K.S., 98.7 (Kiss FM) avec Chuck Chill-Out, pour 3 heures de mix “live in studio”, tous les vendredis et samedis soir. Il était originaire du South Bronx (berceau du rap) et officiait également dans le mythique Latin Quarter. Il avait pour cousin le DJ Jazzy Jay et lui aussi avait été influencé par Afrika Bambaataa. DJ depuis l’âge de 14 ans, pour lui, le rap avait toujours été une musique adulte ; simplement certains ne s’en étaient pas aperçus. James Brown, Barry White, Isaac Hayes, ou les Last Poets en étaient déjà les pères, et le sampler(2) avait permis de ramener à la vie pas mal de musiques oubliées(3). Red Alert était un homme simple, qui vous mettait instantanément à l’aise en trouvant toujours le sourire ou la plaisanterie adéquate pour faire fondre la glace. Il bénéficiait d’une notoriété plus importante que Chuck. Il était le premier DJ à avoir su imposer durablement le format rap sur une importante station de radio new-yorkaise quand Chuck, lui, en avait été le premier animateur du genre. Ainsi, sa réputation dépassait largement le cercle des initiés locaux. “Kool” DJ Red Alert régnait sur les destinées des Jungle Brothers(4) et de beaucoup d’autres grâce à R.A.P (Red Alert Productions). Solid Posse, un groupe originaire du Danemark qui avait à son actif des remixes des Afrocentriques-Américains, traînait déjà, en 1989, dans les locaux de sa boîte de production. Par ailleurs, Red apparaissait fréquemment en invité dans plusieurs vidéos d’artistes rap ; de Big Daddy Kane à Ice-T. C’est peut-être pourquoi une certaine jalousie fratricide existait entre Red et Chuck. Plus sage et plus professionnel, dans sa programmation comme dans ses propos, j’avais choisi de poser mes questions à ce premier, en faisant attention à ne pas froisser la susceptibilité du second. Après plusieurs tentatives infructueuses, nous avions finalement réussi à nous voir vers les dix-huit heures un mercredi, jour où l’homme de l’ombre du rap busine$$ recevait. Ce serait ma toute première interview.
* “(Nothing Serious) Just Buggin” - Whistle

1. Ambiance.
2. échantillonnage de sons.
3. “Funky President” de James Brown était devenu “Eric B. Is President” dans les mains d’Eric B & Rakim. “Hot Pants Road” des JB’s était devenu “Fight The Power” dans les mains de Public Enemy.
4. Trio dont Baby Bam est le neveu de Red. Membre du collectif d’artistes Native Tongue Family (De La Soul, A Tribe Called Quest, Queen Latifah) mettant en avant les valeurs afrocentriques.


Run’s House *
* Run DMC
L
es journées passent à une vitesse-éclair, malgré mes tentatives pour les rallonger : je me couche tard (2/3h du mat) et me lève tôt (6/7h du mat). Chacune fournit son lot de vraies découvertes scientifiques ou de situations fidèles à certains clichés pesants. Je traîne furtivement du côté des labels de disques, où se met en place l’ère de la domination du vinyl en tant qu’outil privilégié de promotion. Les “twelve inch”(1) pullulent. Au même moment s’installe la “New School”, une nouvelle génération rap enrichissant celle des tous débuts. Les producteurs apprennent à maîtriser les machines (batteries électroniques, ordinateurs, séquenceurs, etc.). Le mariage électronique-touche-à-tout est consommé(2). Ma collection de vinyls rap enfle jusqu’à dépasser sa voisine rock. Les disques d’AC/DC, de Prince, de Brenda Russel ou des Doobie Brothers côtoient les Joyce Sims, Colonel Abram et autres Bill Wolfer (sans compter les productions d’un futur label légendaire, Cold Chillin’). Même si mon séjour marathonien tire à sa fin, j’ai une fois encore l’occasion d’expérimenter l’effet percutant du Hip-Hop lors du “Raising Hell Tour”, la tournée conduite par RUN D.M.C, le trio de Hollis (dans la circonscription du Queens). C’est alors le premier groupe de stars hip-hop. Une représentation historique imprimée sur ma rétine et dans mes tympans jusqu’à la fin. Elle m’aide à prendre toute la mesure de la puissance du Hip-Hop, même dans l’environnement hostile que le maire démagogue, Edward Koch, a mis en place à l’encontre de la Communauté noire tout au long de ses mandats électoraux. En effet, depuis de nombreuses années, Ed Koch, clientéliste, ne dissimulait pas ses critiques vis-à-vis de cette forme artistique qui, selon lui, amplifiait les problèmes de la jeunesse noire urbaine, tout en sponsorisant ses vertues pédagogiques réelles à coup de médailles officielles(3). Ce concert avait eu lieu au Madison Square Garden, Midtown, c’est-à-dire situé dans la partie blanche de la ville. Ici, on ne peut pas se tromper. Downtown est généralement le quartier commerçant, Midtown (quand il en existe un) un quartier tampon, et Uptown celui des “minorities”. Mon ami RLP, en ville pour quelques jours, m’avait déconseillé d’y aller : “Ça peut être dangereux”. Pour les Hip-Hoppers, ses clients (les branchés), ou la police ? Advienne que pourra, je ne pouvais pas manquer ce rendez-vous. 17h, métro 34th Street Penn Station. Comme moi, de nombreux “homeboyz” s’étaient dirigés vers les sorties. Une tension, électrique, flottait dans l’air comme l’humidité au fur et à mesure que l’on approchait du stadium et du début des festivités. La plus importante démonstration de forces de police jamais vue avait été plannifiée. Un agent du désordre était en faction à chaque coin de rue. Impressionnant. Leurs Harley Davidsons blanches et bleues, chromes toilettés, garées telles celles des “Hell’s” devant l’établissement, portaient leurs lourds maîtres à l’uniforme de cuir rutilant. Un tel spectacle faisait le plein parmi des jeunes gens perplexes. D’autres “bleus” en civils continuaient de se disperser parmi une marée noire grossissante. La décharge s’est propagé parmi nous comme dans un câble électrique quand se sont répercutés dans la chaîne de buildings les décibels d’une radio-cassette au volume trop familier. C’était la sortie de travail, et le “brother” qui descendait la rue les oreilles pleines de musique allait vite le comprendre, les banlieusards blancs qui prenaient leur train dans la gare sous le Madison n’avaient aucunement l’intention de lui laisser seulement effleurer l’idée que, même après qu’ils l’aient quittée, la ville était tombée entre ses mains. Ils avaient réélu Koch pour ça. La guimbarde a débouché sur le “block” qui abritait le Garden(4). Son conducteur ne savait-il pas qu’il jouait gros ? Qu’il avait sur-évalué sa “coolness”(5) ? Il n’a pas fallu plus de cinq minutes pour qu’il se fasse arrêter en milieu de scène, (de rue, pardon), ce n’était plus qu’une question de mise en scène ! Un des fantassins à l’uniforme impeccable lui a fait signe de se garer, tandis qu’un collègue à cheval est venu placer sa monture derrière le véhicule. Ça sentait la technique “tout droit sorti de l’école” pour “briser” toutes velléités de démonstration trop masculine. Nos regards “chargés” - une sorte de code de l’angoisse - croisaient en un faisceau de lignes incontrôlées ceux de tous les “troopers”(6), puis revenaient à la scène qui allait se jouer devant nous : le fameux contrôle de routine. L’officier haussait déjà la voix, alors qu’il finissait à peine de vérifier l’identité du contrevenant. Voilà maintenant qu’il paradait autour de la voiture, beuglait et rythmait de fiers coups de talons tyranniques le cours d’autorité qu’il dispensait aux banlieusards, aux jeunes Noirs, et à ses collègues. Du cirage sombre s’éparpillait dans un nuage de fines particules à chaque coup évacué sur le macadam. Il en serait quitte pour une nouvelle corvée de bottes. Il a interpellé son ami le cavalier et a lancé des plaisanteries de mauvais goût concernant la voiture et son conducteur vraiment… très éloignées du manuel du parfait policier. Finalement, le même cavalier a remarqué un autocollant illustrant une parodie de l’écusson des forces de police new-yorkaises fixé sur la banquette arrière du véhicule, la même cocarde qui faisait que le binôme roulait des mécaniques. Raclant sa gorge à s’en fouetter la luette, le policier a bavé un long crachat sur la vitre de la voiture sous le regard embarrassé et fuyant d’une banlieusarde qui croisait le mien, haineux. Le conducteur a reçu son amende. Personne n’a bougé. C’était le moins qu’il puisse recevoir. “Who Protects Us From You ?”*. Juchés jusque sur les derniers gradins du Garden, ce sont des milliers de jeunes Noirs qui ovationneraient les groupes Timex Social Club, Whodiny, Beastie Boys et RUN DMC dans une liesse indescriptible. Une énergie atomique composée de cris de joie, de puissance musicale, de fièvre communautaire, mais aussi de frustration trop longtemps contenue. J’emporterais ma part à Paris jusqu’à mon prochain retour quelques mois plus tard. Le temps s’écoule vite. Une image restait, tout de même : les 400 paires de chaussures de luxe d’Imelda Marcos, la femme du dictateur philippin déchu Ferdinand Marcos, remplacé par une frêle femme, Corazon Aquino et le procès de l’ancien patron de la gestapo, Klaus Barbie, à Lyon. Je travaille pour me payer un nouveau billet.
* Boogie Down Productions

1. 45 tours
2. Puis, vient l’âge d’or du sampling - 1987 à 1989 - constitué d’incomparables trouvailles en matière de productions rap. En effet, les producteurs créent de nouvelles ossatures musicales et samplent à profusion, notamment les rythmes de James Brown, ainsi que les rythmes pop ou rock. De cette époque naissent les plus grands classiques avec une variété de thèmes abordés et de styles de présentations : de Public Enemy et son discours politique, à Eric B & Rakim et sa verve poétique, à Boogie Down Productions et son appel social, à Brand Nubian et son discours communautaire, en passant par A Tribe Called Quest et sa hardiesse jazz.
3. Il attribuera un “jour rap” à la ville de New York, en compagnie du producteur-rapper Andre Harrel (du groupe Doctor Jeckyl & Mister Hyde) et du producteur Russell Simmons.
4. Abréviation de Madison Square Garden.
5. La vertu permettant au Noir-Américain de réguler ses émotions face à l’oppression ambiante.
6. Nom que portent les fans à cette époque.

P19
Woop Woop, That’s the sound of da police*
* KRS1
V
endredi soir. Ma longue journée de garde à l’auberge de jeunesse terminée, je récupère mon frère Patrick parti visiter la ville. Puis nous prenons le métro pour aller rejoindre Chuck. La ligne E nous dépose au niveau de la 42e rue. Il nous faut marcher quelques centaines de mètres pour retomber sur Broadway et nous retrouver face au numéro 1440. D’autres de ses amis l’y attendent également. Minuit a sonné depuis quelques secondes quand Chuck apparaît derrière des portes vitrées qu’ouvre un vieux gardien souriant. Un assistant l’aide à porter ses deux caisses de disques, le minimum nécessaire pour réaliser deux heures de musique non-stop. Trente secondes plus tard, six à sept personnes discutent tranquillement de choses et d’autres aux portes de Kiss. L’aiguille indique une heure passée de quelques minutes, quand une voiture de patrouille, remontant un sens interdit et longeant lentement la file de voitures en stationnement, vient s’immobiliser tous feux éteints à une dizaine de mètres de nous. Histoire de nous surprendre en flagrant délit de… discussion ! La voiture déclare maintenant sa présence en allumant ses gyrophares bleus, blancs, rouges - familiers - quand nous tournons la tête après que l’un de nous eu signalé au groupe sa progression prédatrice. Les deux officiers descendent prestement de la voiture et s’approchent de nous, l’un la main sur la crosse de son arme, l’autre sur sa matraque. Dernier à se retourner et complètement surpris par leur présence “mystérieuse”, Chuck leur demande si nous pouvons les aider, pensant qu’ils cherchent un bâtiment ou quelqu’un en particulier. C’est aussi une technique qui permet de sonder ce que viennent chercher les flics. “Quelqu’un a appelé pour nous dire qu’il y a eu un cambriolage dans le coin.” Les regards de suspicion se croisent dans un circuit tortueux. “Où Officer ? Ahhh, nous ne sommes pas au courant Officer. Qui vous a appelés ? De toute manière, c’est un quartier de bureaux, il n’y a rien à voler. Qui vous a appelés Officer ?” Voyant que sa stratégie ne fonctionne pas, le binôme embraye, perfide : “Oui, à propos, que faites-vous dehors à cette heure-ci dans ce quartier ?” “Ah, nous y voilà !” répond Chuck, les bras claquant le long de ses jambes “Nous y voilà. On vous a appelé pour vous dire qu’il y avait une sorte de gang dans la rue et vous accourez sans savoir qui vous appelle et vous êtes prêts à embarquer n’importe qui.” C’est bien de nous dont il est question. Le cambriolage était un faux prétexte avancé par les policiers pour s’enquérir de notre présence. L’ambiance se durcit. Chacun endosse sa veste de comédien. Un dialogue de sourds prend place. Les bleus tournent autour du pot et cherchent la faille, l’erreur dans nos réponses ou notre comportement qui justifierait leur intervention. Après une série de questions posées sans véritable logique et restées sans réponses, le ton monte. Alors, s’adressant à nous, ironique, Chuck déclare : “J’en ai marre. Il est minuit, je descends voir mes amis après une journée de travail et deux gus viennent me chercher des poux dans la tête.” Ironique : “Nous sommes en Amérique, c’est un pays libre.” Se retournant vers le policier : “Qu’est-ce qui ne va pas, Officer ? Nous n’avons rien fait, nous ne faisons que discuter.” Piqués dans leur amour propre, les deux “gus” ont commencé à voir rouge et l’un deux s’est avancé vers Chuck, décidé à se servir des menottes pliées dans son dos. Chuck refuse de se laisser impressionner et hausse le ton au même niveau de décibels qu’eux. Autour, nous essayons de calmer le jeu. Chuck est peut-être allé trop loin. Peut-être qu’il n’aurait pas dû essayer de nous impressionner. Peut-être qu’il le regrette déjà, mais qu’il ne peut plus faire marche arrière. Avec des peut-être… on refait un monde. Dans celui-ci, il risque de se faire coffrer pour une futilité et les “bleus” auraient gagné. Et qui sait quel “accident” peut survenir durant le trajet vers le commissariat ? Ils semblent de plus en plus résolus. Nous nous interposons entre lui et l’officier qui essaye maintenant de lui saisir un bras, quand Chuck leur répond qu’il est “hors de question” qu’il les accompagne, qu’il est “Chuck Chill-Out de Kiss FM.”

I’m Chuck
C
omme touchés par une révélation divine, les officiers se sont rapidement calmés et ont convenu de laisser en liberté celui par qui le scandale pouvait arriver. Chuck était connu, il travaillait pour l’une des plus grosses stations de radios noires de la mégapole. Cela pouvait avoir de fâcheuses répercussions s’il enregistrait leurs numéros de badges ; déjà qu’une affaire similaire constituait le plat de résistance d’une presse “fouille-merde” depuis deux longues semaines. Cette dernière devait être examinée par la police des polices. Les phalanges se sont desserrées de la gâchette et du bois japonais. J’ai recommencé à croire, mais en la divinité Fierté cette fois-ci. Ils étaient tombés sur des Noirs durs à cuire, alors que généralement tous finissaient dans les paniers à salade où l’on testait leur “coopération” à la rédaction d’un rapport des plus officiel. Cet assaisonnement-ci leur laissera un goût amer dans la gorge. Dépités, ils sont remontés en voiture, oscillant entre frustration et colère. Ça aurait pu mal finir. Mais Chuck le convaincu avait une grande gueule, alors quand il en avait l’occasion… biling, biling, il se faisait entendre. Il avait quand même eu chaud, mais pas tant que moi. J’avais mon passeport et celui de mon frère à portée de main au cas où ils nous auraient demandé de prouver notre identité, ce que Chuck refusait sans qu’un motif soit avancé. Comme c’était parti, je ne voyais pas mon frère s’en sortir dans un commissariat, incapable de parler un mot d’anglais. Finalement, on les a abandonnés à la pénombre bleutée et filé au Latin Quarter “to cool out”(1). Les Skinny Boyz, Ultra et Boogie Down Productions au grand complet nous y ont aidés. Scott LaRock(2) avait déjà cette influence mystique. Je n’ai pas attendu longtemps avant d’expérimenter de nouveau le harcèlement policier, car je “passais”(3) (de Français-Noir à Noir-Américain dont j’expérimentai le quotidien). “Pop pop pop, tac tac tac, the only way to deal with racism if you’re black”*.
* Boogie Down Productions

“La seule manière de surveiller un ghetto est d’être oppressif. Aucun des hommes obéissant au plus haut gradé de la police - même pétri de la meilleure volonté du monde - n’a les moyens de comprendre la vie des gens qu’il toise lors de ses deux ou trois contrôles. Sa seule présence est une insulte, et le serait toujours, même s’il passait des journées entières à distribuer des chewing-gums aux enfants. Il représente la force du monde blanc, et les intentions de ce monde sont simples. Puisque le monde qu’il patrouille est celui des criminels, du gain et de la paresse, il faut garder l’homme Noir à sa place. Le badge, l’arme à feu dans son étui et la matraque tournoyante sont des rappels permanents de ce qui se passerait en cas d’insurrection.”
L’Inégalité En Amérique, 1970, Medeline M. Engel.

1. Se relâcher
2. Scott Sterling Larock était le partenaire-mentor du jeune Kris Parker (KRS1) avec lequel il avait monté le groupe Boogie Down Productions. Travailleur social, sa personnalité semblait injecter un nouvel esprit conscient dans le rap des années 80. Malheureusement, son décès par mort violente (il s’interpose dans une rixe en faveur d’un ami et se fait tuer), n’aura pas permis d’en mesurer les effets.
3. Dans le quartier touristique de Times Square, un policier zélé “travaillerait” sa technique d’intimidation sur moi. Alors que je regarde la vitrine d’un magasin, il viendra me demander ce que je fais. Lui ayant répondu que j’attends ma petite-amie retenue dans un hôtel voisin, il me sommera de “dégager” immédiatement sans aucune autre forme de procès ou d’explication. Alors que je ne bougerai pas, il s’approcherait de moi la main sur la crosse de son arme, menaçant, et me faisant comprendre qu’il valait mieux obtempérer. Sinon…


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Madame Pognatta
A
xel arrive enfin. Nous décidons de prospecter sur Brooklyn qui reste aisément deux fois moins cher que Manhattan pour une surface équivalente. Nous épluchons les annonces du Village Voice, ce que pourrait être Libération s’il en avait le tranchant et la fièvre locale. En vain. Axel connaît des étudiants de N.Y.U. (New York University), la Sorbonne privée, peuplée d’étudiants aisés en sneakers New Balance, et assiégée par les étudiants “minoritaires”, eux, en Nike. Les premiers, vivant dans le Village et se regroupant autour de Washington Square - le quartier des Halles new-yorkais - ont une telle réputation de solvabilité que beaucoup de propriétaires choisissent de ne louer qu’à eux, exclusivement. Ils sont vraiment privilégiés ces étudiants BTBG (Bon Teint Bon Genre). Nous décidons de passer par l’un d’eux. C’est une retraitée italienne du Queens qui accepte de nous louer un des appartements qu’elle a acquis patiemment au fil des ans, madame Louisa Pognatta. Elle désire nous voir avant de signer le bail. Sans son Sonotone, nous sommes perdus. Gentille au moment où nous nous serrons la main, elle se révèle être une impitoyable négociatrice digne du New York Stock Exchange au moment du café. Plutôt coriace la mamie : il est impossible de lui faire baisser le prix, quel que soit le sourire affiché, la faiblesse de nos finances, et malgré l’heure et demie de transport qu’il nous faut subir pour la rencontrer chez elle au fin fond de Far Rockaway. Il faut croire que le business de la location conserve. À 87 ans passés, elle vit avec sa sœur aînée depuis que son mari est mort. Elle nous raconte l’histoire de son arrivée aux Etats-Unis, se remémore Ellis Island, l’île où passait obligatoirement tout(e) immigré(e) au début du siècle. Elle se souvient des tensions raciales vives entre les différentes communautés européennes et conclut, dans un sourire, qu’elle est ravie aujourd’hui d’avoir de nouveaux locataires issus de cultures différentes. Nous emménageons dans le quartier “intégré” de Park Slope - c.a.d où cohabitent Noirs et Blancs de revenus, style de vie, niveau d’études comparables - surnommé le “nouveau village” - en référence au “Village” de Manhattan. Axel le protestant trouve facilement un emploi dans une compagnie allemande fabriquant des chaussures. Moi je trouve mes meubles, ceux qu’une famille a abandonnés dans sa cour, après expulsion par un huissier peu scrupuleux. Au petit matin, Axel et moi transportons sur le dos un lit doté d’un sommier à lattes, une bibliothèque à deux étagères et deux chaises toujours sous garantie. Le 21 de la rue Bergen devient un petit paradis. C’en est fini de dormir dans un fauteuil dépliant. Confort-à-moi, pas Conforama. Axel tente de me faire aimer Bruce(1) the Boss, tandis que je lui préfère KRS1/Boogie Down Productions. Je ne découvrirais réellement le groupe rock Queen que suite au battage médiatique sur la mort de son leader émacié, Freddy Mercury. Le sida avait frappé une nouvelle fois une star apparemment “planétaire”. Sur les trottoirs de la 7e Avenue, des enfants aux cheveux blonds enrubannés et à la raie parfaite finissent leur sommeil, couchés dans la poussette à trois roues dernier cri qui fait fureur chez les “branchés”. Fières comme des chefs d’entreprise, leurs mères “Jane Fondisées” veillent, un œil sur leur enfant, un second sur celui de la voisine, et un troisième sur le petit chien blanc ébouriffé accroché à la laisse. Elles côtoient d’autres mères qui promènent, elles, d’autres enfants blonds qui ne sont pas les leurs, mais dont la garde permet d’arrondir les fins de mois. Les regards sont beaucoup moins fiers, plutôt ajustés. Comment ce pays peut-il toujours être secoué de spasmes racistes quand autant de membres de la Communauté blanche urbaine confient leurs enfants à des femmes noires ? Stupéfiant. Le racisme n’aurait-il pas dû être éradiqué depuis longtemps ? À moins qu’au fur et à mesure ces parents n’inculquent à leurs enfants qu’il ne faut fondamentalement considérer leurs nounous que comme des sous-fifres, des Maria. Bienvenue à New York, la ville-laboratoire.

1. Bruce Springsteen est à l’apogée de sa carrière avec les classiques “Born In The USA” et “The River”.

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New York City Mission Society
D
ébut juillet, je frappe à la porte de New York City Mission Society dont je repère les coordonnées dans l’annuaire téléphonique. Les informations officielles que je recueille pour mes études dans les différents services administratifs de la ville me semblent manquer de finesse. Elles sont trop “numériques”, trop froides, banalisant les situations. Je cherche donc à obtenir davantage d’informations “vécues”. Je prospecte pour dénicher un emploi saisonnier, car, c’est une coutume, les finances commencent à manquer et des repas sautent sans demander l’avis d’un estomac gargouilleur. Mireille, l’amie haïtienne, me laisse amicalement entendre qu’un travail de serveur ou de “bus boy”(1) dans un restaurant peut faire l’affaire. Je prends en compte ses conseils et tente de les appliquer. Pourtant, même si beaucoup d’étudiants constituent une partie de la main d’œuvre illégale des nombreux restaurants new-yorkais, il n’est pas si facile d’obtenir un tel emploi. Soit que chacun se refile le plan avant que l’annonce d’embauche ne paraisse dans Village Voice, soit que vous n’avez pas le profil requis, c’est-à-dire une gueule qui n’intimide pas le client. J’essuie plusieurs refus avant même de prouver que je ne sais pas tenir une assiette dans le creux de la main(2). D’autres “Français” baragouinant à peine deux mots d’anglais, trouvent, eux, sans difficultés, quelques jours après leur arrivée. Mais c’est normal, eux ne portent pas de tresses et je n’envisage pas de me faire une permanente… Voilà pourquoi je décide de tenter les trois dernières organisations sur ma liste avant d’aller perdre mon temps dans des queues d’embauches. La ligne 6 a un arrêt qui dessert la 23e rue. Après avoir gravi quelques marches, je signe le registre des entrées et des sorties tenu par un gardien dominicain à la peau burinée et emprunte l’ascenseur silencieux jusqu’au 3e étage. Je pousse la lourde porte vitrée, libérée d’une pression de doigt par une jeune réceptionniste hispanique. Elle a la voix rauque, sexy, et la bulle de chewing-gum aux lèvres gonfle presque machinalement après chaque fin de phrase. Après m’être présenté, je cherche à obtenir un rendez-vous avec le président de l’organisation. Elle me répond qu’il est absent. Je me doute que ce sont des consignes, dans la mesure où de nombreuses organisations offrent un service réduit pendant les vacances d’été. En revanche, elle me propose de m’entretenir avec son assistante, Isabel Ramos, qui, elle, m’invite à parler au directeur exécutif dès qu’il aura terminé sa conversation téléphonique. “D’accord. Merci.”

1. La personne qui débarrasse les tables.
2. Par deux fois Lawrence Otis Graham utilisera des “rôles” d’emprunt, afin d’étudier et de révéler des “situations”. Noir, licencié en droit de l’université d’Harvard et travaillant à Wall Street, il s’était, en 1992, déguisé en serveur dans un country club exclusivement fréquenté par des Blancs, à Greenwich, dans le Connecticut. Une femme, membre de ce club ira même jusqu’à s’interroger sur la diction de Graham qu’elle disait sonner "comme celle d’une personne blanche éduquée."

Fred Davie Jr.
J
e talonne madame Ramos, dont les empreintes s’impriment dans la moquette, tout en admirant ses longs cheveux bruns pliés dans un chignon conservateur. Le bureau du directeur exécutif n’est plus qu’à quelques pas. Quelle n’est pas ma surprise de découvrir, en passant sa porte, un jeune Noir au complet impeccable alors que je m’attendais à un de ces sempiternels quinquagénaires qui gèrent la destinée d’individus quatre fois plus jeunes qu’eux. Il m’invite gentiment à m’asseoir et me laisse entamer une interview qui se transforme rapidement en discussion passionnée. Il le confirme : la ville, certains parents, le contexte économique et social, l’histoire, freinent le bon développement des enfants piégés dans les centres-villes. La situation n’empire pas plus vite, comme tentent de le faire croire les médias, mais il est vrai que les conséquences sur ces habitants sont innommables dans un monde de plus en plus orienté vers la technologie. Comment peuvent-ils s’insérer, dépourvus des moyens modernes de participation ? Que peut réellement faire le gouvernement, l’Etat, la ville, les institutions, la Communauté pour enrayer l’hécatombe en cours ? Nous passons près d’une heure ensemble et il m’apprend également qu’existe un camp de vacances où les enfants défavorisés - au sens économique et politique - peuvent s’échapper de l’enfer urbain, au moins pendant quelques semaines. Une participation réduite est demandée. Elle est soit payée par les parents, soit couverte par une subvention municipale. Le camp est situé à une heure de bus de la ville. Je propose d’y enseigner le français et mets en avant mon expérience de surveillant d’externat. Monsieur Davie appuie ma demande. Deux jours plus tard, je suis à Harlem, au point de rendez-vous, face aux locaux du Camp Minisink Townhouse où quatre énormes bus attendent que nous remplissions leurs ventres de bagages. Des centaines de parents figent le regard de passants observant l’effervescence d’un grand départ. Ils se bousculent, crient, pleurent, sourient quand le convoi se met doucement en branle, emportant la centaine d’enfants joyeux vers Dover Plains*.

* “Hi-Life” - Wally Badarou

Camp Minisink
L
e camp, propriété de Minisink Townhouse, s’étend sur des dizaines d’hectares verdoyants acquis par l’organisationâ âcres après âcres, au fil des années. Plusieurs générations d’enfants ont déjà pu profiter de ses services et échapper aux “long hot summer”(1). La gestion et l’animation d’une telle entreprise sont assurées par des enseignants et des étudiants. L’ensemble reste chapeauté par les dirigeants, bien qu’une femme, Donna Elaine Lewis-Punch, fervente baptiste, imprime profondément sa vision éducative au camp. Quel potentiel ! Elle est capable de se retrouver à quatre pattes pour mimer une chenille aux enfants dont elle a la charge et, dans les minutes qui suivent, de répondre au téléphone pour négocier un contrat de plusieurs milliers de dollars relatif à la nourriture des bambins. Sa classe me scie ! ! ! Soucieux d’inculquer à ses pensionnaires les règles élémentaires de la vie en société dans le cours laps de temps qui lui est imparti, le camp est divisé en huit grandes sections : quatre sections pour les jeunes filles et quatre autres pour les jeunes garçons. Au sein de chacune, une nouvelle division établie en fonction de l’âge des enfants. Cela a non seulement l’avantage d’amener les jeunes d’une même génération à communiquer, mais aussi celui de faciliter la gestion des besoins quotidiens propres à chaque tranche d’âge. N’ayant pas passé le test de présélection mais bénéficié de l’appui de Fred Davie Jr. pour ma candidature, je n’ai pas le choix et suis affecté au groupe des garçons les plus âgés, les adolescents de 9 à 15 ans. C’est la section la plus difficile à gérer, celle où les hormones mâles frappent le plus fort à la porte, et qui demande rapidement des réponses sensées sous peine de rapides déconvenues. Elle porte le nom d’une tribu indienne, Shawnee, histoire de mieux ancrer l’idée d’une longue appartenance de ces jeunes enfants à ce pays. Elle est sous le contrôle délicat et attentionné d’un professeur de mathématiques aussi baraqué qu’une équation du troisième degré, Darrel Mayers. Au fil des jours, grâce à son précieux concours, je découvre, attentif, combien ces jeunes qui effrayent les adultes blancs et noirs, cachés derrière leurs sweat-shirts à capuches ou leurs Timberland à 150 dollars, ne sont que des… adolescents avec, principalement, des problèmes… d’ados. Ce que veulent véritablement dire “attention”, “respect”, “solitude”, “groupe”, “psychologie” “schizophrénie”, “douleur”, “amour”, “mort”. Que veut dire “vivre” en milieu urbain pour un jeune Noir dans le contexte particulier de la société américaine ? En approfondir le sens et en relativiser les conséquences. Car même si tout le monde ne partage pas automatiquement la même expérience personnelle, nul ne peut nier qu’il n’y a rien de gratifiant à vivre dans un tel désordre constitutif. Une ville, un Etat, une société où tout concourt à ce que votre valeur personnelle et votre équilibre se mesurent en fonction de ce que projette de vous une “mécanique”. La télévision, le système scolaire, les attentes des parents, la “peer pressure”(2), ou votre propre quartier, spécialement quand celui-ci est d’une aliénante et permanente instabilité. Il ne se passe pas un jour sans que n’éclate une bagarre entre ces adolescents, pour une broutille, ou simplement pour que l’un (ré)affirme son “leadership” sur un autre, sa place dans le groupe*. Car même dans la quiétude d’un bungalow caché dans les bois, personne n’oublie que sorti de cette retraite paisible, à une heure de là, c’est toujours la jungle, meurtrière. Et donc, que baisser sa garde un instant peut s’avérer être un moment de faiblesse fatale dès le retour à la vie normale. Les vétérans le savent. C’est au cours du second mois, alors que débute une nouvelle session, que je peux déchiffrer tous les codes employés dans l’apprentissage et l’institutionnalisation de comportements culturels spécifiques. Terriblement éprouvant.

* “Just To Get A Rep” - Gangstarr

Jamal
J
e ne me lasse pas de travailler au camp. J’ai pu changer de section. Cette fois-ci j’ai choisi d’en apprendre davantage, à commencer par la tranche d’âge la plus jeune - de 5 à 9 ans. Les nouveaux moniteurs avec lesquels je travaille, Demetrius Daniels, Andre Moore et Jason Mc Neil, m’y aident, subtilement. Quelques minutes après leur arrivée, ils essayent de faire se ranger en colonnes les quelque soixante-dix enfants que nous devons nous répartir. Les gamins ont l’énergie de piles alcalines. Trois groupes sont créés “à la louche”. Il nous faut très vite leur faire comprendre que seules des règles élémentaires de conduite peuvent nous permettre de faciliter la bonne tenue des activités du camp : réveil à sept heures, douche, exercices physiques devant la cantine en compagnie des autres groupes du camp, et enfin petit-déjeuner. De retour aux bungalows, après avoir fait les lits, les activités peuvent débuter. Le programme est accueilli par des cris presque aussi bruyants que les rames de métros express. Demetrius assigne aux enfants leur future habitation en même temps que leur moniteur. Un gamin ne cesse de répéter qu’il veut absolument se retrouver dans celle dont j’ai la charge en se fichant totalement de l’ordre d’attribution. Son grand frère a beau lui dire de se taire, il fait la sourde oreille et continue de faire entendre très publiquement ses doléances. “Je veux aller avec le monsieur avec la barbe, là.” …tant le dernier arrivé, je n’ai pas à piper mot et, qui plus est, cherche à éviter que s’installe un possible climat de jalousie entre les enfants. C’est difficile, car il me rend mon sourire et sa voix rauque interrompt avec la régularité d’un métronome la répartition qui se prolonge. Qu’importe ce que peuvent dire les autres enfants, le mutin sort du rang et vient enserrer ma jambe dans ses petits bras. Je ne peux rien faire d’autre que de le réconforter. Demetrius n’a pas d’autre choix que de laisser faire. Une fois la constitution des groupes terminée, je perche le bout de chou sur mes épaules et dirige mon groupe de treize enfants vers notre proche résidence. Tout le monde semble content. “What’s your name ?” “Jamal”. Bien que gêné par le fait que Jamal m’ait ainsi forcé la main et placé dans une situation délicate face aux autres enfants dont je dois m’occuper, je réalise finalement que tous comprennent et acceptent sa soif d’amour. Jamal est comme eux. Il a simplement eu l’audace de le faire savoir dès les premières minutes, et j’ai l’impression qu’ils lui reconnaissent au moins cette prérogative sentimentale. Ainsi, Jamal abusera de ce qu’il sait maintenant être un traitement de faveur. “Jamal va prendre une douche, tu as fait pipi au lit”, “Jamal fait ton lit”, “Jamal tu t’es coiffé avec un râteau ?”, “Jamal, où est ta seconde chaussette ?” Le gosse fait tout pour que je m’intéresse à lui. Refus d’obtempérer ? Il en paye aussi les conséquences : douche tout habillé, poursuite autour du bungalow, larmes, rires, bisous. L’un des moments les plus intense est quand il faut le border, quand je vois son regard s’éteindre, fatigué par une journée de jeu, ou qu’il dort déjà alors que je finis de raconter une histoire pour que tous mes chérubins s’endorment calmement*. Le camp n’est pas de tout repos, il vous vide comme une sangsue. Les enfants me voient comme un papa NoÎl, un grand frère, un deuxième père. Ils m’interrogent, se confient, se plaignent, m’aiment. Plus j’en fais et plus ils en demandent. Jamal se perche encore sur mes épaules quand nous allons plonger dans les eaux du lac voisin, Winston me serre la main comme une serre pour s’assurer de ne pas lâcher sa proie et prouver qu’il est, lui aussi, un enfant qui mérite de l’attention. Et Steve, le souffre-douleur qu’il faut toujours protéger de tout. Il est impossible de ne pas se sentir nu, vulnérable, petit, quand des enfants se battent pour dormir dans votre bungalow et vous intronisent meilleur animateur. Je suis en plein nirvana. Ils sont IN-CROY-ABLES. J’en veux au moins huit, dix. J’en ai la fièvre comme peut l’éprouver une femme qui sent l’horloge biologique convoiter ses tripes. Puis, dans un moment de lucidité je réfléchis : j’en veux autant que le permettra ma situation financière. Retour au sol. Le sourire et l’attachement de Jamal, l’enfant battu de six ans qui troque une famille adoptive pour une autre selon les règles d’une administration aveugle, me liquéfient et me transforment en père adoptif pour des heures de frissons et de complicité transcendantes, mais difficiles. J’apprends ce que veut dire “nightriders”(3) pour un gosse de neuf ans, une mère qui se prostitue la nuit pour le nourrir(4), à éviter l’emploi du terme “boy”, trop chargé de connotations racistes quand je m’adresse à mes enfants, à ne pas subir la malice de certains malins prêts à vous traîner en justice, conscients que la loi leur a accordé d’inconcevables pouvoirs(5).

* “Silent Night” - Boyz II Men

Je m’occupe aussi de certains ados atteints par le “crack”, transmis par leurs parents lors de leur escapade synthétique. On n’en sort pas indemne*. Voir un gamin de sept ans geler dans le lac artificiel du camp et que son appel au secours passe seulement par un regard intense et des pupilles dilatées n’appelle pas de commentaire. “Crack is wack” disait la pub officielle : c’est faux. Crack is death, motherfucker. L’ébauche de sourire qu’il m’a adressé alors que je l’aidais à monter dans le bus du départ aura été ma plus grosse récompense, et mon plus grand cauchemar vécu jusqu’à présent. Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?
* “Shoot’n Up And Gett’n High” - Me’Shell NdegéOcello

1. Pression des camarades.
2. Tous les étés, les gens vivant dehors, à cause de la chaleur suffocante, la rumeur voulait que des émeutes raciales éclatent entre communautés, comme des soupapes purgeant la ville de sa pression sociale.
3. À l’origine, "nightriders" (cavaliers de la nuit) était le nom attribué aux membres du Ku Klux Klan.
4. Le gouffre entre les montants des revenus entre femme blanche et homme noir est moins important que celui entre homme noir et homme blanc. D’autre part, l’apport de la femme noire contribue pour une part plus importante au revenu du ménage que celui de la femme blanche dans son couple. De plus, la participation des femmes noires dans la force de travail est plus importante que pour les femmes blanches, d’où une féminisation de la pauvreté, une augmentation de la pauvreté infantile et une transformation de la structure familiale.
5. Avec la notion de “droit de l’enfant”, des affaires judiciaires éclatent dans lesquelles les enfants au fait des dispositions que leur accorde la loi, abusent de leurs nouveaux droits et assignent en justice jusqu’à leurs propres parents pour une claque reçue. Les dérapages se multiplient.

Allison
U
n matin, alors que nous nous retrouvons tous sur la pelouse en face de la cantine pour les exercices physiques quotidiens, je me surprends à observer plus longuement l’une des animatrices de Talahi, la section féminine. Andre n’arrête pas de parler d’elle le soir quand les enfants sont couchés et que nous sommes de garde jusqu’à minuit. C’est vrai qu’elle dégage un charme fou avec ses tresses et son regard touchant. Grande, avec des lèvres charnues et une peau couleur châtaigne vernie, elle dégage ce halo terriblement féminin et sensuel. Pourtant, elle ne semble pas vouloir dévoiler sa douceur naturelle, maquillée par une expression faciale impénétrable. Comme d’autres femmes de Brooklyn, Allison a vite appris à ne pas laisser transparaître ses sentiments. Cela permet d’éviter les quiproquos. Chaque matin apporte son regard en coin, sa conversation dans le vide, histoire d’édifier un pont, n’importe quoi. “Comment se portent les petites ?” “Et les tiens ?” “Ça va, heu.” Aussi instructif que téméraire. Nous entretenons cette “indifférence” mutuelle jusqu’à la soirée qui boucle les sessions d’été. Comme il fallait s’y attendre, de nombreux prétendants s’alignent au départ, chauffent leur moteur hormonal à coup de techniques d’approches éculées et cherchent à danser avec elle. Mais elle refuse leurs avances appuyées. Considérant l’hécatombe substantielle et le monticule de corps qui grandit progressivement à ses pieds, je bloque en urgence mon envie de lui demander de m’accorder quelques instants de paradis rêvé. D’ailleurs, je n’en ai pas l’occasion bien longtemps car voici qu’elle se déplace dans ma direction et vient me demander une danse. Cela faisait déjà dix minutes que je ne pouvais plus prétendre être aveugle et la regardais à travers les enfants qui dansaient, emballant mon électrocardiogramme et me faisant retrouver mon excitation d’adolescent. Je bafouille quelque chose qui a dû se traduire par un oui. Le flux qui me monte à la tête m’empêche pendant quelques fractions de secondes de réfléchir avant que je ne repense à réapprendre à placer un pied devant l’autre. C’est fait. Nous nous déplaçons vers le milieu de la piste désertée par la plupart de nos aînés. Des regards se portent sur nous. Je ne sais pas comment la tenir, par la taille peut-être*. Mes doigts pressent lentement ses hanches dont le balancement accompagne avec justesse le beat hypnotique. Je suis pétrifié. Ma gorge est aride comme un désert. Fiévreux, je me consume. Elle a rapidement compris mon état et a franchi les derniers millimètres d’espace qui séparaient encore mon torse de sa poitrine et j’ai senti, là aussi, qu’elle était dramatiquement plus féminine encore que ce que tout en elle suggérait**. Je devais probablement suer des gouttes “pachydermiques”, car elle a esquissé un léger sourire compréhensif et m’a rassuré en glissant sa main droite autour de mon cou. Qu’elle était douce, à la fois stressante et de-stressante, un… massage. Ses vapeurs de femme et de fragrance m’enivraient. J’étais sûr qu’elle ne portait que du Allison n°1. Le morceau de dancehall terminé, nous nous sommes séparés, sourire aux lèvres. J’aurais voulu continuer le manège un second morceau, mais il était plus que temps pour elle d’accompagner sa section de petits, censés se coucher plus tôt. Elle n’avait accepté de danser qu’avec moi. Andre appelait cela le “french way”, moi le “coup de foudre”. Il m’a décoché un coup de poing dans le plexus, en signe d’amitié virile, mais peut-être aussi d’une certaine jalousie toute aussi masculine. L’intense activité sociale du camp Minisink a fini de me laminer quand, à la fin du séjour, nos bouts de vie se sont exprimés dans l’herbe en présentant une sublime chorégraphie que rythmait “Optimistic”, le titre du groupe de gospel Sound Of Blackness. Camp Minisink 1993 se terminait. J’y laisserai de l’amour à m’en asphyxier et une cascade de larmes, comme celles de mes collègues effondrés sur la table d’un camp qui se vidait, alors que les bus transportant nos trésors s’éloignaient vers le front***. On croyait déjà percevoir qui se ferait faucher par une rafale en fonction des profils, des caractères, de la conscience de survie. Je n’avais pas tout perdu, Allison B. m’avait laissé son adresse. Quelques semaines plus tard, Isabel Ramos m’a proposé d’accompagner une tournée qui s’organisait dans le Sud. Le projet consistait à inciter de jeunes Noirs à s’inscrire dans de prestigieuses universités noires, Morehouse, Howard, Spelman, Hampton, Brown… Le spectacle de tant d’étudiants(e)s, majoritairement de ma couleur de peau, foulant du pied ces campus est tout simplement Fan-Tas-Tique. La vue d’emblèmes de “sororités”(1), Kappa, Alpha, Omega, contribue à donner un rendu de puissance, de vigueur et de richesse. J’achète des tee-shirts faisant la promotion de la contribution d’illustres noirs à l’Amérique. Je sais maintenant où se procurer les tee-shirts(2) que portent Dre et Ed Lover de Yo MTV Raps. J’ai accepté, et servi de chaperon**** durant la semaine de voyage en car. Cette tournée me donnait pour la première fois l’occasion de me déplacer réellement dans l’arrière-pays, hormis l’invitation de Jim Cohen l’Américain, un de mes professeurs de fac devenu ami chez lequel j’ai passé quelques jours. Il sous-louait sa maison dans l’Etat du Massachusetts pendant qu’il enseignait à Paris 8. Contrairement à certains français qui me demandaient régulièrement s’il m’arrivait de voyager à travers les Etats-Unis, Jim ne m’avait pas posé la question mais sait qu’encore aujourd’hui, passé les grandes villes, le pays n’est toujours pas sûr pour quelqu’un comme moi dans certains endroits. Ostracisme, “crackers”(3) et racisme obligent. Quelques mois auparavant, à Freemont, dans l’Etat du Michigan, des centaines de collectionneurs et de curieux s’étaient retrouvés pour une vente aux enchères d’articles ayant appartenus à un membre décédé du Ku Klux Klan qui avait opéré dans le comté de Newaygo durant les années 20. Cagoules, robes blanches et correspondance écrite avaient rapporté près de $30.000 dollars. Amerikkka, Amerikkka. Ce sont de “Fantastic Voyage”, aussi instructifs que relaxants comparés à l’atmosphère étouffante de New York. Le Sud n’est pas aussi arriéré que veulent nous le faire croire les clichés cinématographiques. Bien sûr que des gratte-ciels avalent quotidiennement leurs portions d’employés en jupes et cravates. Bien sur que des échangeurs absorbent des bouchons passagers. Bien sûr que le Sud ne peut être comparé au Nord. Pourtant, il entretient une diversité et un certain confort de vie insoupçonnés, à condition bien sûr de savoir où l’on met les pieds. Il existe toujours des communautés de Redneck(4), à côté de membres d’une Communauté noire, aussi économiquement agressifs que leurs homologues blancs dans la conquête de marchés régionaux. La ville d’Atlanta est un exemple parmi d’autres. Les jeux olympiques qui s’y tiendront en 1996 conféreront-ils de la crédibilité au statut ambigu de cette médiatique classe moyenne noire de Chocolate City(5) ? Le Sud est l’âme de l’Amérique noire. Les gens y sont psychologiquement plus noir, plus africain, davantage enracinés(6) en parallèle d’un assortiment de couleurs de peaux bigarré. Si on y perçoit une atmosphère parfois pesante, épuisante - dûe à la barbarie de l’histoire de sa survie sur le sol américain - on s’y nourrit aussi d’une culture noire extrêmement riche et solide*****. Au fil des étapes, je mesure combien il est difficile, pour celles et ceux qui n’ont pas l’occasion de l’apprécier, d’imaginer à la fois la quiétude et l’énergie qui existe passé l’enceinte des villes du Nord. Je pense une nouvelle fois aux joies volées et violées de tous les enfants de Minisink.

* “I’m Falling In Love With You” - Diana & Marvin
** “I Need Your Loving” - Otis Redding
*** “Higher” - D’Angelo
**** “I Believe” - Take 6
***** “Chicken Grease” - D’Angelo

1. Cercles de travail et d’influence.
2. En France, de nombreux noirs me demanderont où je me les suis procuré, signe d’une vraie demande. Pourtant, personne ne se lance dans leur production. Il faut attendre quelques années avant que des passionnés ne tentent d’en importer, mais les droits de douane prohibitifs les découragent. Plus tard, ce sont des tee-shirts "graphiques" dénués de portée communautaire inventés majoritairement par des artistes graffiti blancs-français qui voient le jour sur le marché hexagonal d’une industrie du street-wear naissante.
3. Surnom des racistes blancs du Sud.
4. Les sudistes blancs irréductibles.
5. Surnom également donné à une autre grande ville à majorité noire, Washington.
6. C’est encore plus évident quand on constate les emprunts africains des danses des pom-pom girls noires, ou la célébration de Kwanzaa, l’équivalent afro-américain de la religion catholique, mettant en avant des personnages noirs.

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Crown Heights
C
’est pourquoi je déménage de ce quartier, trop “in”, trop “down”, trop “politically correct” pour m’installer trois stations de métro plus loin, aux portes de l’un des plus grands ghettos* économiques et sociaux noirs que compte ce pays, Bedford-Stuyvesant dit “Bed-Sty”. Greg Gardner, un ami de Fred et “Bernie” m’y a débusqué un plan logement. Leon Robertson, propriétaire d’appartements sur Dean Street me le confirme en souriant, mes baskets blanches lacérées par les coups de trottoirs me distinguent de celles des homeboyz du “block” aux “sneakers” resplendissantes. La lutte pour la liberté ne passe pas par des valeurs de marché économique, mais par l’amour que l’on porte à sa communauté, saisit Leon. Cela dit, chacun le prend comme il le sent. Dans Fulton Street, le Burger King a des allures de bunker. Des vitres pare-balles séparent les clients des employé(e)s. Il faut tout d’abord glisser son argent à travers un circuit de vitres pour que votre commande soit enregistrée. On vous donne un ticket, et c’est à un autre guichet que votre plat, généralement graisseux, vous est servi. Quel système peut autant humilier quotidiennement les hommes ? À Washington, à deux pas de la Maison-Blanche, on avait trouvé un autre moyen. On vendait pour $15 dollars des t-shirts arborant les derniers modèles d’armes à feu qu’utilisent les gangs (9 millimètres ou semi-automatiques). Dans quelle mesure ces tee-shirts faisaient-ils la promotion de la violence et glorifiaient-ils le phénomène du “black-on-black crime” ? Depuis, la vente des tee-shirts a été arrêtée. Autre exemple d’une promotion continue de la violence : Stacey Koon, le responsable de la police acquitté dans le tabassage de Rodney King, n’avait-il pas bien négocié la vente de ses mémoires pour lesquelles le tournage d’un film était prévu ?

* “Black Market” - Weather Report

Everyday People : la nouvelle Afrique
C
omment parler sincèrement “d’Everyday People”*, de ces “nouveaux africains” si l’on ne vit pas avec eux, entre eux, pour eux, 24h/24, pour en partager les bonheurs et les malheurs, les sourires et les coups d’éclats ? “Do Or Die”**. Pas facile. Mais la vie de gens ordinaires a une signification épique : elle explique, traduit, insuffle, stimule, ressent la culture populaire afro-américaine, la version radicale de la culture Hip-Hop***. J’ai toujours aimé cette chanson de Stevie Wonder, “Isn’t She Lovely ?”, elle me nourrit, me rend plus fort. “I’m a Soul Man”(1), Allison l’a compris. J’écoute avec ferveur le remix de “Jazz Thinz”(2)**** avant de m’endormir, ne résiste pas aux larmes qui me submergent d’émotion et pleure comme un homme. À ma grande peur et à ma grande fascination, je m’installe à l’intersection de Dean et de Nostrand Avenue, à la frontière de “Bed-Stuy” et de Crown Heights pour être un “ordinary brother” entre des Black-West-Indian-Americans(3) et des Black-African-Americans(4). C’est un quartier ravagé par la culture de la pauvreté qui altère sournoisement toute relation normale parmi les “hard-core urban poor”. Une violence quotidienne et assommante, comme un avertissement des exclus de Los Angeles. Le premier soir, mes genoux tremblent, involontairement, accompagnant les basses d’une musique échappée d’une Jeep passant dans la rue*****. Le second, c’est lors de l’épreuve du passage dans des rues dévastées par des nids de poules, bordées d’habitations squattées soit par la crasse et le vent, soit par des occupants à la colonne vertébrale voûtée et aux regards “déshabillant” et insistants. Le visage de la pauvreté fait toujours peur, quelle que soit la couleur de ses représentants. Le matin, sept femmes soigneusement apprêtés contre trois hommes(5) sombrement costumés, enfilent la tenue de rigueur pour aller travailler et croisent leurs anciens qui commencent ou terminent leurs parties de dominos, les paupières flapies. Les “youngbloods”(6) investissent quelques minutes plus tard les coins de rues pour commencer leurs journées “d’hommes d’affaires”. Dring, et que je réponde au téléphone. Et aaahhh, que je te lance un regard pour te décourager de venir utiliser “mon” bureau à ciel ouvert. Et schhquick, que les services de police ont rendu illisible le numéro du combiné se foutant de l’impossibilité de s’en servir en cas d’urgence. Lors de pauses, les dealers jouent aux dés les gains d’une fructueuse journée, entre une bière 40 oz et un joint. D’autres “hotheads” plus âgés se contentent de laver les voitures des particuliers en ouvrant toutes grandes les bouches d’incendies. Les plus pauvres d’entre eux, les “working-poor”, se groupent aux grands carrefours, espérant gagner quelques cents en savonnant les pare-brise d’automobilistes aussi blasés que dangereux. Les anciens de la communauté haïtienne surnomment ce quartier “Le Petit Vietnam”, car “you don’t fuck around with the West Indians / On ne déconne pas avec les Caribéens” et le vaudou. Brooklyn abrite la plus large concentration de Noirs de la nation(7). Ici, ils viennent d’Amérique du Sud, des Caraïbes, d’Afrique, et bien sûr des Etats du Sud ; plus de 800.000 âmes, bastion de l’activisme politique et artistique jusqu’à l’arrivée à Gracie Mansion, l’Hôtel de Ville, de David Dinkins le premier maire afro-américain de la Grosse Pomme. Dans “Demographic Profiles”, le recensement compilé par le département du plan de New York, les Noirs-Américains n’y sont pas représentés sous le chapitre ethnicité. Pourquoi ? Les Fédéraux n’ont pas trouvé de solution pour inclure les descendants des esclaves noirs qui ne savent pas de quels pays leurs ancêtres ont été déportés(8)… C’est vrai que l’on peut ne pas se sentir 100% à l’aise quand on passe dans certaines rues. Mais n’est-ce pas le sentiment de paranoïa développée sous les assauts répétés de la pression new-yorkaise ? Officiellement, le taux de criminalité est en régression depuis 1992. Cependant, personne n’a pris le risque d’éviter de ne pas monter une étrange armature en fer forgé censée protéger les fenêtres du rez-de-chaussée. Car aucune statistique ne rend encore compte de l’ingéniosité des cambrioleurs… Madame Celestin me prédit que je ne tiendrai pas longtemps. J’y apprends à survivre, à aimer et à me faire aimer, surtout quand j’annoncerai à mes voisins que je retourne en France pour quelques mois et qu’ils me supplieront de revenir, “de ne pas les laisser tomber parce que je suis quelqu’un de bien pour le quartier”. Il y a tant de choses à dire. Tel un réfugié, je commence à rédiger mon journal “hip-hophile”, d’où goutte le rubicond vermeil de l’expérience afro-américaine. Comment ne pas devenir alors, un “Prophet Of Rage”******. “Never say die. The Blackness. Keep, keep on”*******

* Sly & The Family Stone
** Emblème et philosophie des habitants des HLM noirs de Bedford-Stuyvesant, Fort Greene, Red Hook, East New York, des quartiers de Brooklyn rebaptisés Crooklyn par les Hip-Hoppers
*** “Fight The Power” - Public Enemy
**** Gangstarr
***** “Step Into The Projects” - Me’Shell NdegéOcello
****** Public Enemy
******* Sound Of Blackness

1. Titre du duo Sam & Dave. Pourtant, peut-être aurais-je plutôt dû avancer que je suis Blues man car le Blues représente la seule musique noire-américaine qui soit restée authentique, relativement à la souffrance du peuple noir.
2. Le trompettiste noir Miles Davis avait pour habitude de dire que Jazz était un mot de l’homme blanc. Il appartenait à cette “formation” de musiciens qui refusait d’être identifiés avec la forme d’artiste de jazz stéréotypé associée à de l’Oncle Tomisme.
3. Population noire originaire des Caraïbes.
4. Population originaire de l’intérieur des terres.
5. Le chômage qui touche les Noirs est proportionnellement deux à trois fois supérieur à celui qui touche les Blancs, et le revenu moyen des premiers ne représente que 60% de celui des seconds. Nous retrouvons ainsi le même ratio qu’en 1967. Chiffres du recensement. Courrier International. 1992. P6.
6. Jeunes Noirs.
7. Même s’il existait des différences culturelles entre nous, tout le monde était et se considérait comme noir. En cas de “doutes”, le système se chargeait de vous le rappeler.
8. Bien que le travail d’Alex Haley, auteur de “Roots / Racines”, démontre que cela est possible, et par ailleurs qu’il n’est pas garanti que beaucoup d’Européens-Américains ou d’Européens d’Europe puissent, eux aussi, identifier leur lignée au-delà de trois / quatre générations.

P74
Madame Celestin
J
e me rappelle avoir écouté silencieusement Madame Celestin* me raconter les anecdotes du théâtre noir du milieu du siècle, comment les acteurs blancs se barbouillaient le visage de crème de cirage noir pour fournir devant un public majoritairement blanc leur interprétation de ce que devait être la vie d’un esclave noir. Ou bien comment, au cours de galas dans le Sud profond, telle chanteuse noire devait chanter derrière d’épais rideaux de manière à ce que les spectateurs ne puissent identifier la source de leur enchantement. Comment, à une époque, tous les Noirs s’habillaient en complet-cravate pour aller travailler, chacun portant une valise contenant sa tenue de travail, de telle sorte qu’au cours des trajets, on ne pouvait différencier le banquier du cireur de chaussures. Comment le dimanche, le jour du Seigneur, Prospect Park était envahi par les familles blanches et noires et que s’y déroulaient d’interminables pique-niques où chacun rivalisait de politesse et de courtoisie. Madame Celestin n’avait jamais aimé les Etats-Unis. Immigrée haïtienne, elle avait suivi son mari et ils avaient ouvert une blanchisserie au coin de la 7e Avenue, le premier commerce noir du quartier fréquenté par les Blancs pour la qualité de sa prestation. Elle avait quatre enfants, Robert, Jacqueline, Joey et Fritz, tous nés sur le continent. Elle me rappelait un peu mes parents. Elle aimait parler de la France et surtout de Paris qu’elle adorait et avait visité dans sa jeunesse. Elle aimait le fait que de Gaulle se soit opposé à la volonté de diktat américain. Mes parents, eux, étaient fiers d’être français (un travers que j’attribuais tant aux excès du lavage de cerveau colonial subi, qu’à une éducation catholique provinciale bourgeoise et naïve). Pourtant, mes parents étaient issus de la classe ouvrière. C’est dire si les valeurs ne sont pas attachées à un statut social particulier. Ce n’est que bien des années plus tard, en expérimentant la France sur le terrain, que leurs dernières illusions leur seraient ôtées. Déjà, au sortir de la guerre, ma mère avait été surprise de constater que “tous ces Français que des costumes impeccables rendaient tellement plus intelligents que nous “au pays”” transportaient, en réalité, dans leurs valises, des saucissons du marché noir. Quelle déception ! Dernièrement, dans le même parc, une joggeuse s’est fait violer. Perdue dans la musique qui s’échappait de son Walkman, elle n’a pas entendu venir son assaillant. Ce n’était pas un dimanche… C’était le jour du 55e anniversaire du match de boxe qui avait opposé l’Allemand Max Schmeling au Noir-Américain Joe Louis Barrow. Durant l’atmosphère trouble de l’année 1937, le premier, qui était devenu le symbole de l’invincibilité germanique, avait été, à la surprise générale, envoyé au tapis en 1 minute 20 secondes par le second, qui avait fourni à une génération entière de compatriotes noirs un sentiment de fierté, de dignité et d’estime alors qu’ils devaient survivre dans des Etats-Unis tourmentés par la ségrégation. L’époque a-t-elle tellement changé ? Joe Louis figurait aujourd’hui sur la face d’un timbre postal de 29 cents, tarif intérieur normal ! Que de barrières franchies, de souffrances endurées et de larmes versées. Que de frustration retenue depuis l’époque où nous sommes passés de la parodie à la réalité*. Pourtant “ghetto” est devenu “inner city”, “Colored” et “Negro” sont devenus “Blacks” et “African-American”. Subtil, l’étiquetage a persisté. Il y a quinze ans, le président Jimmy Carter a institué février comme le “black month”, le mois noir. Les années 90 écrivent un nouveau scénario : “Black To The Futur Toute L’Année”. De jeunes réalisateurs noirs remplacent des profiteurs derrière la caméra : Spike Lee, Euzhan Palcy, John Singleton, Robert Townsend, les frères Hudlin ou Hugues, Charles Lane… Est-ce vraiment la fin de l’époque du Cotton Club ? “On n’est pas “arrivé” parce qu’on a 5 millions de dollars en poches” a dit Spike Lee. Surtout quand on sait que les revenus générés par la vente des articles de “merchandising” du groupe New Kids On The Block sont évalués à 800 millions de dollars ! ! ! Pourtant, qui peut nier qu’à travers les différents courants brassés au cours de cette fin de décennie (l’Afrocentrisme entre autre), ont été jetés les bases d’une redéfinition de la beauté noire, de la créativité noire, du goût noir, de l’arôme noir pour tous les publics ? Chacun est affecté en fonction de son implication. Même si reste en suspens la question de déterminer QUI ou QUOI a permis un tel processus.

* “Sister Rosa” - Neville Brothers

P80
Poizon Posse
C
’est dans ce cadre “champêtre” que s’inscrit le groupe Poizon Posse dont les membres vivent à quelques rues de Nostrand, dans la partie la plus “war”. Cela pourrait être valable pour Bigga Sista, MC Lyte, Nikki D, qui concourent pour le titre de “female hardcore rapper”. Pourtant, nombreuses sont celles qui ont disparu : Shazzy, L.A. Star, Tarrie B, Miss Melodie, Sparkie D, Finesse & Synquis, Queen Mother Rage, Isis (réapparue sous le nom “Linque”), Roxanne Shante, Sylk Time Leather, Peebly Poo, HWA, BWP. Les seules survivantes, Queen Latifah, Monie Love, Salt N Pepa, Yo-Yo, Nikki D… luttent pour que le niveau de leurs ventes reflète leur réel talent. À côté de cela, subsiste l’idée que les consommateurs de rap ne sont pas prêts à écouter les femmes se présenter à eux de la sorte et aborder des problèmes qui les touchent de près. Du coup, seules seraient susceptibles de décrocher la timbale des clones féminins qui adopteraient une “male attitude” que ce soit en matière de geste, de texte, ou bien des caricatures de femme soumise*. MC Lyte n’est-elle pas remontée du puits grâce à une version féminine du “Gangsta Bitch” d’Apache, soit le titre “Roughneck” : sa définition de ce qu’elle recherche chez un homme ? En 1988, elle avait séduit le public avec son phrasé, l’intelligence de ses textes, et sa “politique féminine à la hood”. Puis, elle en avait perdu une partie quand elle avait commencé à se maquiller, une approche comprise comme une trahison, comme son album “rhythm’ n’ bluesifié”. Bahamadia, une autre rappeuse, avançait que si les rappeuses n’émergeaient pas sur la scène hip-hop, c’était parce que les labels ne cherchaient pas à en signer. Et celles qui avaient été signées par le passé l’avaient été comme des nouveautés, comme des gimmicks plutôt que des artistes. C’étaient des femmes DJ, des rappeuses avec des danseurs, montrant leurs corps dans des vêtements serrés afin de vendre des disques capitalisant sur la carte sex-appeal, plutôt que sur leur habileté. Ainsi, Bahamadia commentait : “Je crois que les femmes ont toujours été actives dans le hip-hop, c’est simplement que nous n’avons pas eu la possibilité de nous y exprimer convenablement comme Lauryn des Fugees, Butterfly des Digable Planet ou moi. Je pense que nous apportons au genre des thèmes spécifiques. Il y en a tellement maintenant qui commencent à recevoir davantage d’attention. Le hip-hop est un business très compétitif qui peut affecter le mental très profondément. Certaines fois, simplement parce que tu es une femme, tu rencontres des gens qui veulent tout simplement coucher avec toi en échange de bons beats. Il faut persévérer et demander le respect d’autrui.”

* “Ladies First” - Queen Latifah

Woman
A
près plusieurs mois de réflexion, j’en suis arrivé à la conclusion que l’Amérique hait les femmes indépendantes, les “Thelma et Louise”, ou la lubrique Madonna qui a pourtant fait fortune au pays de l’Uncle Sam… Féminité pouvait-elle se marier avec Career Woman ? Je ne suis toujours pas sûr que les rois soient prêts à accepter des reines, et les premiers flocons de neige qui ont fait leur apparition sur le rebord de la fenêtre ne m’ont pas convaincu que Santa-Claus apporterait aux femmes un cadeau plus intéressant qu’un x-ième appareil électroménager ou des dessous en satin rouge. Selon une étude universitaire, les vidéos jouées sur MTV brossaient les hommes comme des musiciens et les femmes comme des moins que rien. Cette étude menée par deux professeurs de l’université d’Alfred sur les cent premières vidéos de la chaîne des années 80 (MTV Top 100 Video), montrait que les hommes avaient le rôle prédominant dans 79 vidéos, alors que les femmes ne l’avaient que dans 19*. Hommes et femmes partageaient le même statut seulement dans les deux vidéos restantes. Dans de nombreuses vidéos, les femmes n’étaient que des objets placés là pour la titillation. On les affichait pour leurs attributs physiques. Parfois, comme dans le cas de Madonna, les femmes se plaçaient dans des rôles sexistes. Les huiles de MTV promettaient de faire des efforts. Ils ne devaient pas être les seuls. Mais en avait-on vraiment la volonté, ou était-ce un discours de circonstance ?

* “Independent” - Remix - Salt N Pepa

P94
Novembre 1993
D
ans la course à la présidence de Gracie Mansion, l’hôtel de ville new-yorkais, Rudolph Giuliani, blanc, républicain, bat avec un très faible avantage David Dinkins, noir, démocrate. Trois petits points séparent les deux protagonistes : 51% des suffrages exprimés pour le premier, contre 48% pour le second. Soutenu par pratiquement les trois quarts de la Communauté blanche (60% des votants), face aux 9 électeurs noirs sur dix et aux 6 Hispaniques sur dix qui votent Dinkins, qui aurait l’audace d’avancer que cette campagne n’a pas un enjeu racial ? “Depuis le début de la campagne, David Dinkins sait que les sondages lui accordant une légère marge d’avance sont à prendre avec des pincettes. En effet, les électeurs américains, particulièrement les Blancs - de la majorité silencieuse - ont développé l’habitude de donner le change aux sondeurs quand ils sont interrogés au sujet des candidats Noirs. Ils leur jurent loyauté jusqu’au moment de se retrouver dans l’intimité de l’isoloir. Alors, quand plus personne ne les regarde, ils accordent leur vote au candidat blanc. Je me rappelle encore le sentiment de panique dans la suite de David Dinkins à l’hôtel Sheraton le soir de l’élection, quand on faisait le décompte des voix”, Bill Lynch, directeur de campagne de Dinkins. “Il restait dans un coin, regardant les chiffres qui révélaient qu’après tout, les Blancs ne voulaient pas d’un maire noir. Ils nous laissent tomber.” avait laissé échapper Lynch. “David Dinkins était un homme décent, un Démocrate aspirant à diriger l’administration d’une ville bastion démocrate. Et voilà que se présentait ce type, un Républicain avec toute la personnalité d’un officier de la circulation et rien d’autre à offrir à New York que la couleur de sa peau et 50.000 votes pour le battre. La défaite de Dinkins laissait le sentiment dans une ville où le nombre de Démocrates supplantait celui des Républicains, que le parti n’avait pas dépensé l’énergie nécessaire pour sa réélection.”(1) Malgré la démographie de la ville, les Blancs non-Hispaniques représentant près de 43% de la population, les Noirs ne tenaient pas un seul bureau municipal. Il n’y avait que 14 conseils de la municipalité noirs-américains (African-American City Council), sur un total de 51. Le maire Giuliani n’avait nommé qu’un seul Noir à un poste d’envergure. Républicain ou Démocrate, la violence, le chômage, et les disparités économiques qui secouaient la ville ne pouvaient être des préoccupations limitées au calendrier d’un seul parti politique. À moins que… Et si la version des “grands” médias qui présentaient presque obligatoirement la défaite de Dinkins comme liée à celle du désaveu récent de la politique de Clinton en Virginie et dans le New Jersey n’était rien d’autre que de la poudre aux yeux jetée à ceux qui aimaient les tours de magie, ou qui ignoraient que ces tours représentaient aussi une science majeure en politique ? Peau noire, pouvoir blanc, Dinkins n’avait-il pas été élu par une faible marge à une époque où le scandale très médiatisé de la joggeuse de Central Park(2) avait fini de nourrir les appréhensions des New-Yorkais agacés par les tensions raciales de leur ville ? Dinkins le rassembleur, l’homme de “New York la mosaïque”, n’avait-il pas été élu davantage pour ramener la paix dans les rues de la ville au puzzle ethnique ? Dans un long soupir de soulagement de la Communauté blanche, Dave(3) avait été acclamé, avant que ce petit-fils d’esclave africain(4) ne mette réellement son nez dans les affaires de la ville et ne s’attelle à gérer des déficits budgétaires et humains jamais saisis par ses prédécesseurs. Un mandat ça allait, un second, bonjour les dégâts… Le risque de soulèvement écarté, Zorro Giuliani avait été appelé.

P98
K
ris est médusé que les Français-Noirs jouent les Blacks pour être “reconnus”, même auprès de leurs pairs. Il a du mal à saisir les subtilités de ce jeu sournois, la nouvelle Blackologie ou l’art de se faire passer pour un Noir hybride urbain anglo-caribéen-parisien. Nous, Français(e)s-Noir(e)s, consommons l’image noire-américaine sans vraiment en connaître la culture. Même si, lors de son introduction en France au début des années 80, “Les Antillais/Africains-Français voulaient faire progresser leur situation par rapport à l’histoire en s’identifiant aux Noirs-Américains et se faire (re)connaître, prendre des places promises à d’autres” DJ Chabin. Les enfants du ghetto noir américain trouvent à travers la culture Hip-Hop un moyen de se lier, de se reconnaître, de communiquer. Cette culture produit des comportements de solidarité que l’on n’observe dans aucune autre culture musicale. Les accolades viriles mais chaleureuses des “brothers” témoignent de cet amour (un signe culturel de reconnaissance). Ainsi, s’imposait la question de savoir ce que seraient devenus les jeunes Noirs en France s’il n’y avait pas eu le Hip-Hop pour exciter le sentiment de représentation ethnique en France où la Communauté se résumait, à tort ou à raison, à une entité régionale - je me rappelais l’admiration et la joie ressentie lors du premier concert de Public Enemy. De plus, pour la plus grande part, ce sentiment “communautaire” était (devenu ? !) plus superficiel que véritablement consommé, et la reproduction des travers de la société américaine plutôt que de ses points forts étaient à l’ordre du jour. On attendait toujours que le nombre d’entreprises noires en France explosât… Pourtant, le Hip-Hop nous avait permis de sortir du néant, de notre propre invisibilité dans une culture Claude François-Annie Cordy à laquelle nous ne nous identifiions souvent que par accoutumance. Nous nous étions alors précipités avec une énergie libératrice encore inconnue vers cette bouteille d’oxygène noire-américaine, jeune, dynamique, revendicatrice, foncièrement impopulaire pour le grand public mais dans laquelle nous nous reconnaissions, pour s’en repaître sans limites. Car pour une fois, une culture ne faisait pas seulement la part belle aux Noirs (comme le jazz travestit le blues), elle en était l’expression décidée et produite depuis la base contre l’establishment, la culture officielle.

Nous abordons le problème du “black-on-black crime” et de la présence importante d’armes au sein de la Communauté noire. Kris balaye la question par une réponse d’une logique évidence : “Il y en a beaucoup plus au sein de la Communauté blanche. Simplement, les nôtres sont toujours en train d’être utilisées. Cela a un rapport avec la télévision et le mythe du mauvais garçon (il doit posséder une arme).”* D’ailleurs “La culture américaine tourne autour d’une arme. C’est la seule forme de justice. Tout l’appareil judiciaire fonctionne sur la peur de la mort ou de la douleur (les menottes, le fouet, le tabassage, les décharges électriques, le matraquage, …), mais en même temps, la loi de ce pays s’écarte de ses propres règles démocratiques pour s’incarner sous la forme d’une arme à feu. La télévision fait la promotion de cette image. Les gens retiennent cette photo mentale et la traduisent dans la vie réelle oubliant que la réalité n’est pas un jeu. C’est pour cela que les Noirs s’entretuent. Ça ne nous ennuie pas. Nous avons été tués depuis tellement longtemps, nos vies ne veulent rien dire. Donc tout le monde se balade avec une arme. De plus, parce que nous ne sommes pas organisés il survient toujours des erreurs. Tuer un “brother” en est une, mais ce n’est pas supposé arriver. Les vrais causes correspondent au vrai problème. Nous sommes aux Etats-Unis, non-organisés, et nous n’appartenons pas vraiment à ce pays. Parce que nous avons été des esclaves il y a des années, nous ne faisons que passer. Puisque ce système d’affaires économiques n’est plus à la mode, nous sommes simplement là, sans but, sans plan, sans rien. La majorité des gens perpétuant la tuerie se foutent de leurs propres vies, donc ils n’ont rien à faire de celle des autres. Tous les groupes minoritaires se sont entre-tués et ont tué d’autres gens, puis la drogue est entrée en jeu, d’abord illégale, puis légale et organisée. Nous ne sommes jamais devenus légaux, ni organisés. Qu’importe l’efficacité de l’arme à feu, l’important est sur qui elle est pointée. De plus, le crime est lié aux valeurs de la société. Parce que nous sommes inorganisés, et parce que les médias ne font que diffuser ce que nous faisons. Comment se fait-il que nous soyons la seule minorité dans ce pays qui puisse réaliser la plupart des crimes ? Ça ne correspond pas, automatiquement. Si tu es la majorité, cela veut dire que tu es celle qui commet le plus de crimes. La violence prévaut dans notre communauté parce que les médias populaires nous montrent que c’est tout ce que nous sommes. Pour le dire autrement, nous n’avons pas d’autre référence que la violence. Nous n’avons pas de point de référence pour pouvoir dire, nous sommes ceci. Parce que tout ce que nous avons, nous l’avons obtenu au prix de notre sang. Tout ce que les Noirs ont en Amérique, ils l’ont obtenu parce qu’ils ont tué quelqu’un ou parce qu’ils ont été tués pour ça. Nous sommes 400 ans en retard.”

P105
De La Soul et des standards
N
ous sommes en septembre au dix-septième étage d’un gratte-ciel qui abrite les bureaux du producteur Marley Marl ainsi que la crème du rap local. Un étage entier est loué à de petits labels par Bert Padell, L’avocat dont la liste de clients ferait rougir n’importe quel concurrent. De Madonna à Linda Rondstat, en passant par Lionel Richie ou Jodeci. Vous avez bien lu…. D’ailleurs, les “black dollars” font depuis longtemps recette. Polygram la compagnie hollandaise a acquis pour $300 millions de dollars le prestigieux label de musique noire Motown, un catalogue de 3.000 master recording. Quelques mois plus tôt, je voyais le producteur de new jack swing, Teddy Riley au volant d’un superbe cabriolet blanc Mercedes 500 SEL dont l’intérieur en cuir réfléchissait au soleil quand il traversait Times Square. Il se verrait remettre des mains du producteur Jimmy Jam la récompense de “songwriter of the year” pour “In The Closet”, “Jam”, “Why Me Baby’“, “Rumpshaker” et “Remember The Time” par l’organisation ASCAP/R&B. Teddy was rocking the house. Mais ici, Robert Celestin, l’avocat d’Untouchables, a envoyé la jolie Theresa me chercher. On n’entre toujours pas facilement dans le royaume, même si on montre patte noire dorénavant. Entre-temps, Mase, DJ du groupe De La Soul, investit la réception, puis vient s’asseoir en face de moi. Je lui adresse la parole et l’interroge sur le concert parisien du groupe il y a quelques années, avant que l’amendement “Pelchat” - du nom de son auteur - n’impose aux radios de ce pays un quota de 40% de chansons françaises(1). À l’époque, la De La Soul-Mania faisait se remplir tous les clubs où le groupe était “booké” et où se côtoyait sur les pistes bondées un public hétéroclite que seul De La Soul avait jusqu’alors réussi à séduire. Il serait assez ouvert pour participer au projet “Judgment Night”, collaborant avec le groupe de rock Teenage Fanclub. Déjà impressionnant. Nous échangeons nos numéros de téléphone. “Je vous appelle la semaine prochaine pour convenir d’un rendez-vous. Hey, how are ya doing ? Sorry you can’t get through. Mase is on tour. He’ll be back in 2 weeks. / Mase est en tournée, il sera de retour dans deux semaines.” Finalement, par le truchement d’un autre coup de téléphone, je me retrouve en face de Posdnuos, considéré par beaucoup comme la tête pensante du groupe - plutôt le porte-parole à mon goût, sinon ce serait faire injure aux autres membres. La petite fille de Mase est malade et hospitalisée. Le gros papa est à ses côtés et s’excuse de ne pas être présent. Pos, lui, a amené sa fille. Ses traits ressemblent à ceux de son géniteur. Elle est belle et attirante, profondément joyeuse, voire capricieuse. Pos rappelle qu’il faut tout faire pour qu’elle ne se sente pas trop gâtée, sinon elle sait en tirer avantage. Ce petit bout de tendresse me séduit dès les premiers échanges de regards. Elle peut agrafer un homme de plus à son tableau de chasse. Elle voyage d’un genou à l’autre et ponctue notre conversation de ses gémissements d’ennui. Comment t’oublier ma puce ?

Est-ce qu’en 1989, Three Feet High And Rising, le premier album du trio originaire de Strong Island, De La Soul, a réellement changé le visage du rap, ou cela a-t-il été davantage une interprétation incorrecte des médias en quête d’une nouvelle idole, d’un nouveau symbole ? Quel était le partage des torts dans la tentative de suicide du second album “De La Soul Is Dead” ? Comment se portaient les auteurs d’une telle déclaration ?
“Me, Myself & I”, n’a pas réalisé le cross-over, intentionnellement. Le groupe n’a pas trahi la cause rap. Il avait prévenu la maison de disques, Tommy Boy, qu’il allait faire quelque chose de différent, qu’il n’allait pas utiliser la même recette, même si elle avait pu rapporter beaucoup d’argent. Le hip-hop passe par différentes étapes. Le groupe apporte une contribution différente à l’édifice Hip-Hop et se targue d’être reconnu à sa juste valeur par les pionniers de cet art. Aucun des membres ne fume de “blunts / joints”, alors pourquoi venir en parler sur vinyl ? “N’importe quels motherfuckers qui pensent que le groupe est le portrait du hip-hop est stupide. Parce que cela veut dire qu’ils ne savent pas ce qu’il représentait. L’expérience Teenage Fan Club ne le prouvait-il pas ?” Cet état d’esprit était probablement l’effet du marché. La conception du hip-hop était devenue différente. “À une époque” dit-il “Si tu étais gangster, tu ne le glorifiais pas au micro, mais tu prouvais tes capacités en performant.” Lui aussi regrette le manque de connexion visible entre l’ancienne et la nouvelle génération. Le groupe ne se voyait pas comme un modèle pour d’autres. RUN DMC, par exemple, était responsable de la façon dont De La faisait sa musique. RUN, comme KRS1, avaient grandement influencé la direction dans laquelle le trio s’était orienté. Sa mort, lors de l’album “De La Soul Is Dead”, était autant de son fait que la perception qu’avait pu avoir de lui le public. Le groupe voulait évoluer, mais le public avait du mal à le comprendre et à l’accepter. Il y avait eu un malentendu, en grande partie à cause de la presse qui les avait présentés comme les hippies du Hip-Hop. Bien sûr, cela avait des bons côtés, mais la pesante étiquette les avait limités. Butterfly, l’élégante du groupe Digable Planets, auteur du titre à succès “Rebirth of Slick (Cool Like Dat)”, avait son opinion là-dessus : “Les Blancs ne veulent pas écouter de rap “hardcore”, alors quand des groupes comme De La Soul se présentent et sont perçus comme un groupe qui parle de hippies et de fleurs, ils disent “C’est différent de l’autre truc” alors que c’est la même chose.” C’était peut-être vrai à l’époque, mais ça changerait. Quand la notion de chiffres de vente intervenait, l’originalité pouvait souffrir. Il suffisait de tomber dans la facilité et de mettre une jeune femme en bikini en train de se trémousser pour répondre aux attentes du grand public. tre créatif demandait plus : le choix de samples et le respect de cette musique empruntée(2). Il reconnaissait aussi que sans “Me Myself and I”, l’album “Three Feet High And Rising” n’aurait jamais atteint ces chiffres de vente. Mais pour eux, un vrai hit, c’était “I’M Still N1” de KRS1 qui n’était pas une “radio song”, mais un morceau qui allait à la rencontre du public. Oui, De La Soul avait un regret majeur dans ce business, “C’est que les gens ne vous laissaient pas être vous-mêmes. Parfois, c’était dur.” Grâce en partie au producteur Prince Paul, ex-membre de Stetsasonic également signé chez Tommy Le Garçon et officieusement quatrième membre de De La, le groupe avait évité des pièges et acquis davantage de maturité en matière de business et de contrôle de son image. Le groupe était devenu plus prudent face aux critiques et aux flatteries. La dernière production du groupe, “Stake Is High”, l’avait ressuscité, et “Dinitit” aurait pu réveiller le plus grand nombre et lui remémorer ce qu’est le véritable hip-hop. Le rôle des vidéos clips, l’appétit de styles d’une société confuse, la soif d’argent de rappers incultes ou acculés, comme la fringale des maisons de disques sangsues, avaient, comme jamais, mis en place des poltrons, et les “grands” médias participaient à leur conférer une légitimité. “Les rappers se nourrissent des jeunes. Le hip-hop se met en danger. Il n’est pas encore mort parce qu’il rapporte de l’argent.” L’interview se terminait sur cette note et mettait en exergue un problème fondamental du rap, son contrôle par des décideurs étrangers à son essence. Peu de Noirs décidaient de sa destinée. Quelques jours plus tard, dans une des suites du prestigieux hôtel Pierre en face de Central Park, situé sur la prestigieuse Cinquième Avenue, Luther Campbell, père du son de Miami et du “curse style” - ou rap pornographique qu’il appelle lui-même “Conservative sexual music. / Musique sexuelle conservatrice - répondrait à mes questions. Il était l’un des seuls artistes hip-hop à diriger, à un niveau indépendant, sa carrière et son entreprise. Est-il un décideur ? Peut-être, à en croire la proportion de personnel féminin s’occupant de ses affaires ! Je ne suis pas au bout de mes surprises. Je me retrouve avec un de ses molosses de garde du corps de plus de deux mètres approchant les 130 kilos dans l’ascenseur qui me conduit au sixième étage. D’un coup d’œil, nous nous sommes réciproquement jugés. Mais à en juger par le regard insistant de la réceptionniste qui m’a demandé par deux fois si j’étais bien sûr du numéro de la suite, un Noir en jeans et baskets ne devait probablement pas être le quotidien de ce type d’établissement. Elle pensait probablement que j’emporterais l’armoire encastrée dans les murs. J’ai feint l’ignorance. Elle devait également être sourde. “601”. “You are here for Mister Campbell, right ? / Vous êtes là pour Monsieur Campbell, n’est-ce pas ?” Décidément, on ne pouvait RIEN lui cacher.

1. À partir de janvier 1996, un quota de 40% de chansons françaises est imposé aux radios FM de l’Hexagone (dont la moitié de jeunes talents). Pour y répondre les radios vont intégrer dans leur programmation tout ce qui peut recevoir l’étiquette française ou francophone. Les maisons de disques vont signer tout et n’importe quoi dans l’espoir de remplir les quotas.
2. Wayne Henderson et Wilton Felder, membres du groupe The Next Crusade, fondateurs des Crusaders et artistes grandement samplés déclaraient : “La musique rap véhicule la tradition. Mais en même temps, en tant que musicien, je suis contre car il suffit d’appuyer sur un bouton (comme pour un four à micro-ondes), et la musique joue. Un groove “samplé” qui tourne en boucle n’a pas d’esprit, ça ne vient pas du cœur. D’une certaine manière, cela peut s’apparenter à un vol.” Au cours de l’année, 90 de leurs morceaux avaient été samplés.

P127
The Roots straight from Philly
L
a scène de Philadelphie avait progressivement disparu des feux de l’actualité musicale et, depuis quelques années, les maisons de disques ne cherchaient plus des artistes qu’en fonction de l’attention qu’ils pouvaient créer autour d’eux. Révolu le temps où des scouts faisaient le tour des villes pour dénicher la perle rare et remonter l’info aux labels. Sans radio, ni clubs, des artistes locaux ne pouvaient plus être découverts. Il leur fallait donc émigrer vers les grandes villes. The Roots, eux, voulaient que la flamme artistique soit de nouveau reconnue à Philly. Leur local, situé au premier étage, ressemblait à une sorte de salle de danse. Une large fenêtre donnait sur la rue et l’on aurait dit qu’un grand miroir servait à améliorer ses répétitions d’entre “cats”(1). Une batterie, au fond à gauche, retenait l’attention. C’était le seul instrument fixe de la salle. Un jeune homme noir focalisait tous les regards car il portait une large coupe afro dans laquelle un peigne afro était fiché. Le groupe s’est mis à jouer sous son impulsion métronomique. Néanmoins, il serait le plus timide pour répondre aux questions. Il laissait cette charge à ses collègues. Qu’apportaient-ils de nouveau dans le hip-hop ? “Rien, si ce n’est une manière de l’habiller. C’est avant tout de la musique africaine placée dans un contexte hip-hop, parce qu’il n’est pas possible de faire progresser le son de deux platines. Au début du hip-hop, Sylvia Robinson(2) avait une équipe de musiciens internes - les house band. Nous avons créé tous les breaks de “classics” que les Grand Master Flash, Treacherous Three ont fait. Ils travaillaient en “live” ; et Afrika Bambaataa a introduit le son électronique “live” dans le rap. RUN D.M.C a répondu en disant qu’ils allaient montrer ce qu’était le vrai hip-hop. Ils ont donc pris le côté cru des productions de Sugarhill, et la froideur de l’électrique d’un “Planet Rock” d’Afrika Bambaataa et ainsi est né “Sucker MC”. En 1988, Marley Marl et Public Enemy ont pris ces éléments de la rue et de la technologie dans leurs formes séparées et ont introduit le “sampling”. Marley Marl a été l’un des premiers à utiliser des classiques de “break beats”. Mais c’est PE qui l’a popularisé. De 1980 à 1990, nous avons eu des rappers de jazz comme A Tribe Called Quest. En 1994, nous avons tirés les leçons de cette longue chaîne d’expériences. L’idée a été de présenter de la musique “live” sous une forme différente, où tu entends des trucs que tu crois être du “sample” mais qui en fait sont joués.” Où réside la difficulté de rejouer la même séquence musicale ? “Nous ne recréons pas un “sample”, nous ne faisons que jouer ; il se peut qu’il y ait une idée que l’un de nous veuille exploiter comme une envolée de cuivres ou un break de batterie - pour le batteur, le programme de batterie “d’Eric B For President” est d’anthologie. Ce n’était pas du “live” mais une programmation de Marley Marl. Toute la difficulté surgit lors du mixage, ce que nous ne savions pas au début quand nous enregistrions sur cassette.” Peut-on le considérer comme une trahison vis-à-vis des règles de fonctionnement initiales du hip-hop ? “Non. D’après ce que j’ai lu, ils utilisaient ces instruments parce qu’ils n’avaient pas les moyens financiers de se payer la pratique d’un instrument de musique. Ce n’est pas mon cas, je suis batteur. Mes parents m’ont acheté un set de batterie à l’âge de deux ans, une batterie à cinq, et je suis passé professionnel à sept. C’est aussi le cas des autres membres du groupe. Quand nous avons monté The Roots, nous ne pensions pas réaliser quelque chose de révolutionnaire. Le public est séduit parce que cela n’a jamais été réalisé de cette manière. Nous ne faisons que ce que nous savons. Beaucoup de batteurs et de percussionnistes ne peuvent pas jouer de la batterie hip-hop, c’est un style complètement différent : jouer une boucle pendant dix minutes ; et certains batteurs ne peuvent pas se confiner à ces mesures.” Pensez-vous lancer une vague dans laquelle les Hip-Hoppers seraient invités à apprendre la musique dans les règles ? “Je crois en l’importance fondamentale de l’élément visuel ; le fait que dans le rock ’n’ roll, par exemple, on joue de la guitare et que des gens aient la possibilité de le voir est pour beaucoup dans la transmission d’un concept musical. Quand le président des Etats-Unis a joué du saxophone, tous les kids ont voulu faire de même. Nous voulons donner du visuel aux gens, démarrer quelque chose. C’est ainsi que l’on pourra savoir si on peut lancer une tendance. Nous ne sommes que des jeunes Noirs-Américains exprimant leurs frustrations à travers leur musique et leurs grooves. Cela n’a rien de nouveau, si ce n’est que ce sera marketé comme tel.” Tu utilises le mot marketing, comment pensez-vous être perçus ? Y a-t-il un gimmick ou un visuel The Roots ? “Cela dépend. The Roots est un groupe que l’on doit voir. C’est vrai qu’il y a un très gros buzz sur nous - dans la presse et les milieux branchés - mais les gens nous apprécieront davantage après nous avoir vu “live”. Le studio est une chose, la performance “live”, une autre. Le public se déplacera toujours pour voir Herbie Hancock. Nous voudrions être reconnu pour notre capacité, et non parce que nous avons enregistré avec les cinq meilleurs ingénieurs du monde au studio Hit Factory, entre la session de Michael Jackson et celle de Mariah Carey. Aujourd’hui, personne ne markete l’habileté d’un ensemble dans lequel il y a des instrumentistes et des chanteurs, mais on le fait pour des “singing group”, un rapper. Il n’y a pas de groupe “live” dans lequel les kids puissent s’identifier. Ils n’ont pas de pairs instrumentistes dans le hip-hop. Tu en as qui ont le même âge, mais ils n’abordent pas les mêmes thèmes.” La manière dont vous êtes marketés satisfait-elle vos attentes ? “C’est une nouvelle expérience pour la maison de disques, qui démarre son département “black music”, ou “urban”. Elle n’a jamais vendu ce type de musique, donc chacun apprend de son côté et elle a l’expérience du travail administratif et le potentiel de nous faire connaître à une plus grande échelle. Je crois que ça marche.” La présence de Steve Coleman ne résultait pas d’une “recommandation” de la maison de disques, mais d’une connexion personnelle de Tariq, un membre du groupe. Quant au duo avec MC Solaar - “I’m Doin’ Fine"/Talking Loud - il était né d’une rencontre au cours de l’enregistrement du concert “Red Hot & Cool” au Supper Club à New York. “Je l’ai rencontré une nouvelle fois à la soirée Straight No Chaser, à Londres. Nous partagions le même segment musical, nous jouions avec Omar. On a discuté et sympathisé. Malgré la barrière linguistique, on a pu se comprendre sur certains points. Nous voulions travailler ensemble. Il n’y a pas eu de demande particulière des deux parties. C’était son projet. Il a simplement demandé qu’on lui propose un truc qui balance.” Il faut croire que le marché était prêt à l’expérimentation, tout en tenant compte de contraintes commerciales. The Roots n’avait pas l’impression de surfer sur la vague jazz-hip-hop. “Les gens parlent de jazz parce que nous sommes un groupe acoustique, avec une batterie et des claviers : c’est un trio jazz si tu le vois ainsi. Si on avait eu un orgue Hammond et une guitare, on nous aurait taxés de musiciens de country-western-blues. Nous sommes un hip-hop band. Nous faisons la musique classique de notre temps, pour le gosse de la rue.” Depuis le succès de leur premier album, le groupe en avait proposé un second, révélation véritable de ce qu’il cherchait à installer dans le hip-hop. Nous avons loué une nouvelle fois les services d’un taxi pour rejoindre l’hôtel, puis la gare. Quelques heures plus tard, nous étions à New York. Linda m’a offert l’hospitalité pendant près d’un mois. Nous avons repris notre régime vidéos. J’ai retrouvé mes ami(e)s. Fred Davie Jr. ne travaillait plus pour la municipalité depuis que Dinkins avait été “remercié”, mais pour une compagnie privée spécialisée dans les programmes éducatifs. Il ne voulait pas participer à la dilution des têtes noires qualifiées qui ne travaillaient que pour des institutions privées “économiques” et altéraient par leur choix la structure du leadership noir en quête de responsables. Maintenant il m’appelait “blood” - terme utilisé par les militaires noirs pour s’apostropher, notamment lors de la guerre du Vietnam - plutôt qu’Antoine. Ça me faisait sourire. Bernie toujours prêtre, lui, m’appelait “le fils adoptif”. Ça me procurait tout autant 2 plaisir. Julie travaillait maintenant pour le label New Breed Records du DJ Smash et y entrevoyait une carrière. Mireille donnait toujours des “parties” où se mêlaient sensualité et dandysme, quand elle ne travaillait pas d’arrache-pied dans un restaurant, comme Linda. La vie continuait, comme les rencontres. Certaines étaient particulièrement plaisantes. Brandy Norwood, la chanteuse, avait “explosé”, avec l’efficacité de son sourire professionnel. Que ce soit sur les chaînes câblées ou sur les ondes radios, son tube “I Wanna Be Down” s’était emparé de tous les esprits comme le remix de Teddy Riley de “I’M So Into You”, un été plus tôt. Le titre magique rythmait également une des “parties” à laquelle Fritz m’a invité. On s’est tous embarqués dans la voiture d’un de ses amis d’université, Winston, pour s’arrêter quelques “blocks” plus loin face à un “brownstone” duquel s’échappait déjà la musique. C’est une habitude, ici il n’y a que de la bière ou du soda. Impossible de trouver autre chose. Le jus d’orange part si vite. Il n’est que 22h30 et la gent féminine brille par sa rareté. Ce n’est que vers 23 heures que ses premières représentantes font leur apparition. C’est ainsi que je croise Tsa Haï, une stagiaire du magazine Shade pour lequel j’ai travaillé. Je ne la reconnais pas immédiatement, bien que son visage me paraît familier. Je l’ai toujours vu habillée “en civil”, mais ce soir, elle est en tenue de combat : cheveux tirés, escarpins, juste au corps, juste à point. Elle a un sourire communicatif et un charme renversant ; ces dernières années, de plus en plus de femmes s’affichent plus masculines, et la dichotomie entre elles et les hommes se creuse. Fritz s’insurge, lui, contre “l’invasion de lesbiennes” dans son quartier. Une minorité en maltraite une autre. Nous discutons quelques instants avant que Winston n’invite le groupe à passer à une autre “party”. Winston appelle cela le “french way”, moi “Tsa Haï’s seduction way* / le pouvoir de séduction de Tsa Haï”. Nous nous promettons de nous revoir, bien que je parte dans deux jours. Tsa Haï m’accompagne pendant les premières heures de mon voyage vers Paris. Je décolle.

* “Call Me” - Me’Shell NdegéOcello

1. Ancien argot noir signifiant “artiste jazz émérite”, récupéré par le langage hip hop pour signifier “quiconque”
2. Créatrice et présidente du label Sugarhill Records qui grave la première trace vinylique d’un disque hip hop, "Rapper’s Delight" en 1979.

P152
1995
France
Alerte
L
’hiver et ses ravages corrosifs s’étaient installés comme un S.D.F. sur l’ensemble du territoire, sans vraiment faire de bruit. Je les plaignais, les sans-abris. Des mouvements de grève faisaient grimacer le nouveau gouvernement. J’étais de retour chez mes parents. Les mois défilaient et l’écran de mon ordinateur se fatiguait, à l’instar des multiples “bugs” qui le plantaient. Je collectionnais les souris cassées tandis que l’on nous faisait gober comme des oies les possibilités infinies de l’autoroute de l’information via internet. Les scénaristes américains, eux, se préparaient à sortir une réponse cinématographique à la reprise des essais nucléaires français dans les eaux du Pacifique, “Godzilla”. Les blondes (même fausses) ne comptaient plus pour des prunes en la personne de Pamela Anderson intronisée plus beau coup de scalpel du monde et dont certain(e)s se persuaderaient qu’elle était belle, même aux dépens de leur santé et de leur équilibre psychique(1). Chloé L. m’appelait souvent pour sortir. Facile, si le temps l’avait permis. Mais par -3°, cela devenait du masochisme. Très peu pour moi. Néanmoins, nous irions voir une compétition de kick-boxing à Bercy, en compagnie de Rody l’ami animateur radio. Je n’avais pas d’argent pour aller voir Pulp Fiction, malgré les propositions d’Alisa et de Chloé, pas plus que je n’en avais pour me payer une carte orange en remplacement de ma moto, endormie depuis des mois dans mon garage. Les contrôleurs de la RATP n’en avaient rien à cirer. Je ne me plaignais pas, car l’émission télévisée Edition Spéciale avait aussi montré la situation “quart-mondienne”(2) de certaines familles françaises dans le Nord… Le taux de chômage se stabilise disaient les politiques, mais les rames de métro étaient de plus en plus bondées dès 14 heures. On n’était tout de même pas passé à la semaine de 30 heures sans me prévenir ? La mémoire de mon ordinateur était à bout, un peu comme pouvaient l’être mes parents qui ne me voyaient toujours pas décoller, et qui anticipaient déjà la fièvre d’un nouveau départ vers New York, le porte-monnaie vide et l’estomac dans les talons. J’avais presque fini de rédiger mon manuscrit. Je me suis pris à méditer la phrase extraite de la piste 4 du second album de Pete Rock & CL Smooth : “The number one killer of black man is stress / La première source de destruction de l’homme Noir c’est le stress.” Je devais prendre une douche.

Les chiens des services de sécurité nichaient régulièrement sous mon siège durant mon trajet entre Aubervilliers-La Courneuve et Châtelet-Les-Halles. Ce qui justifiait pour certains propriétaires d’animaux d’imposer sans scrupule à tous les voyageurs un cheptel à quatre pattes, qu’importe la taille de ses représentants. On pouvait faire son marché entre l’odeur de cigarette, celle de pisse, et celle de joints. À quand la sentinelle puante en guise de marchepied ? En moins de 5 minutes, trois quêteurs demanderaient de l’argent, un ticket-restaurant, et en prime un regard dans les yeux pour leur redonner du courage. C’est fou ce que l’on cherchait à ce que sa merde soit reconnue quand on était passé du côté des “invisibles”. L’un, de 22 ans, s’excusait de ne pas être encore éligible pour le RMI. Plus qu’invisible, il a “disparu” de mon esprit. Je ne l’ai pas plaint, mais souhaité qu’il retourne chez ses parents. Quel foutage de gueule… Les nouveaux Rambo du métro, étincelants dans leurs beaux uniformes bleus, gonflés à l’hélium et à la vantardise me mettaient, eux aussi, de plus en plus mal à l’aise. Ne participaient-ils pas aux problèmes d’insécurité tant dénoncés par les politiques ? Une discussion avec un travailleur social me révèlerait comment, dans le cadre de certains programmes d’insertion, des petites “frappes” de quartier étaient recrutées par des grandes surfaces pour devenir les membres de leur propre service de sécurité. Intelligent : une politique de “renforcement des stéréotypes” de ces grandes chaînes de magasins agitateurs depuis… longtemps, dont la grande majorité des membres des services de sécurité semblait toujours tout droit sortie d’un charter qui n’aurait pas décollé. Les années 90 recyclaient le racisme comme ses bouteilles en plastique, proprement. Sur le quai, un jeune Français-Blanc de dix-huit ans en passe de finir son service militaire prévoyait de faire de la gonflette pour pouvoir se défouler et casser de la racaille : un point commun entre eux, la canette de bière à la main(3). Mais “Attention”, avait-il prévenu, cette fois, c’est lui* “qui serait du bon côté de l’uniforme.” En attendant la quille et les biceps, il allait aux Halles pour vendre du gazon à des acheteurs naïfs. Déjà, derrière la gare RER Aubervilliers-La Courneuve, je m’étais senti plus forcé de bomber le torse que dans les rues de Brooklyn, en croisant un groupe de jeunes qui paradait dans une imitation ratée de certains habitants de mon quartier d’adoption. Je n’étais pas s°r que mes feintes de positions “Bruce Lee-nienes-Ninja-Goldorackiennes” les aient vraiment impressionnés. Me fallait-il, moi aussi, succomber au boom de la mode de la pratique d’un art martial ? À New York, un regard de travers pouvait vous envoyer rejoindre vos aïeux et j’ai eu la désagréable impression que l’esprit du “black-on-black crime”, ou plus exactement du “french-on-french crime”, se développait chez certains jeunes voulant se conformer à l’image dure et destructrice des paumés américains. Leurs regards cherchaient davantage le conflit que l’unité. Et je me suis mis à me remémorer partie de leur histoire.

* “L’Aimant” - IAM

1. Bien que l’on nous e°t déjà fait le coup dans les années 70 avec la crinière de Farrah Fawcett-Major de la série télévisée Drôles de Dames. Des millions d’hommes et de femmes vont tenter de se conformer à ce nouveau canon "plastique", en l’acceptant comme le statut inchavirable d’un sex-symbol planétaire, poussant certaines à se faire refaire la poitrine et à se jaunir/peroxyder les cheveux, tandis que les ventes de dentifrice Ultra-Brite explosaient.
2. Pouvait-on trouver un terme aussi humiliant que le “quart monde”. Je le refusais ; tout comme je refusais l’expression tiers-monde ou pays sous développés. Par contre j’acceptais l’expression PSD, "Pays Sous Développeurs".
3. Parmi certains jeunes, il devenait à la mode d’afficher son go°t pour l’alcool de mauvaise qualité. On ne se cachait plus, cela faisait homme de boire de la bière devant tout le monde.

+ INDEX (INDICATIF)
A
Bill Adler 22, 76, 77, 100, 153, 187, 235, 236
Ador 52
Muhamad Ali 8, 32, 49, 163
D’Angelo 149, 152, 170, 221, 222, 223, 233
Artists United Against Apartheid 10
Assassin 197, 205
B
Arthur Baker 10
Joséphine Baker 67, 203
James Baldwin 40, 63, 74
Afrika Bambaataa/Black Spades 7, 19, 32, 42, 90, 100, 121, 125, 128, 131, 134, 136, 231
Desdemonde Bardin 7
Joe Louis Barrow 73
Third Bass 21, 22, 52, 129, 163
Ol’Dirty Bastard 109, 111, 112, 151, 160
The Beatles 5, 72, 98, 149, 178
Beckford Tyson 152, 153
Busy Bee 18, 188
Easy Mo Bee 159, 233
Henri Belolo 4
Oussama Ben Laden 245, 246, 247, 253, 254, 266, 267
George Benson 118, 171, 172, 220
Xuly-BÎt 228
Notorious B.I.G./Christopher Wallace/Biggie Smalls 153, 161, 163, 164, 169, 177, 183, 213, 216, 217, 233
Blackstreet 107, 136, 139, 140, 141, 173
Mary J. Blige 116, 136, 138, 139, 153, 177, 210, 218, 219
New Kids On The Block 73, 106, 107
Bloods 5, 46
Kurtis Blow 84, 187, 188
Beastie Boys 21, 55, 101
Skinny Boyz 23
Cold Crush Brothers 43, 90, 107
Doobie Brothers 20
Jungle Brothers 19, 33, 34, 75, 105
Bobby Brown 42
Foxy Brown 184
James Brown 19, 32, 36, 84, 93, 117, 126, 188, 214
George Bush 24, 64, 97, 103, 236, 243, 247, 248, 256, 266
Calvin Butts 75, 103, 104
C
Paul Sea 34
Prince Ikey C 33
Olivier Cachin 31, 91, 145, 147
Cameo 31, 103
Luther Campbell/Luke (ex-2 Live Crew) 103, 177
Check Ça 182, 183, 184, 185, 186, 187, 190
Aimé Césaire 32, 239, 269
Tracy Chapman 54
Chic 7, 123
Wu Tang Clan 105, 107, 109, 110, 111, 112, 118, 137, 160, 161, 173
X Clan 34, 72, 75, 80
William “Bill” Clinton 24, 27, 65, 84, 91, 92, 150, 170, 193, 196, 198, 201, 248
Timex Social Club 21
Black Rock Coalition 153
Sean “Puffy” Combs/P Diddy 115, 138, 161, 163, 177, 178, 194, 210, 212, 213, 214, 215, 216, 218, 219, 220, 261, 262, 268
Michael Conception 33
Original Concept 55
Bill Cosby 51, 54, 64, 68, 72, 80, 132, 178
Cookie Crew 37
Saïan Supa Crew 223, 224
Crips 5, 46
Frankie Crocker 45, 48
Ice Cube 33, 52, 54, 56, 104, 129, 131, 134, 135, 144, 170, 174, 177
D
Chuck D 47, 51, 54, 55, 63, 83, 111, 132, 180, 184, 199, 216
D&D 152, 153, 154
Heavy D 49, 55, 84, 90, 114, 116, 117, 118, 218, 221
Lionel D 15, 185
Tonton David 36
Fred Davie Jr. 57, 58, 59, 67, 68, 122, 125, 247
Miles Davis 69, 82, 223, 240
Jamel Debouzze 198, 200, 206, 269
Kool Moe Dee 36, 44, 107, 111
Tony Delsham 41
RUN DMC 21, 22, 49, 85, 86, 90, 102, 129, 144, 146
Reginnald Denny 64
Bo Derek 30
Destroyman 6
Arrested Development 45, 47, 51, 63, 74, 144
Dimitr1 From Paris 14
David Dinkins 49, 50, 67, 70, 90, 91, 92, 108, 122, 144, 201
DJ Red Alert 6, 18, 19, 31, 33, 42, 48, 55, 128, 220
DJ Kid Capri 20, 48, 92
DJ Chabin 6, 7, 96, 200, 263, 269
DJ Charly Chess 125
DJ Chuck Chillout 18, 19, 21, 22, 23, 28, 186, 204, 234, 235
DJ Cut Killer 189
DJ Dominique 34
DJ Eddie F 48, 77, 114, 116
DJ Fashion 33
DJ Fun 47
DJ Funkmasterflex 52
DJ Headliner 45
DJ Jazzy Jay 19, 33, 125
DJ Lovebug Starski 90, 125
DJ Mark, The 45 King 33, 110
DJ Clarck Kent (Superman) 109, 262
DJ Dee Nasty 14, 15, 27, 28, 47, 49, 145, 179, 212
DJ Chilly Q 18
DJ Mehdi 225
D-Nice 48, 90,
DJ Pete Jones 187
DJ Polo 63
DJ Premier 99, 117, 118, 129, 152, 223
DJ Ron G 72, 104
DJ Shep Pettibone 21
DJ Stretch Amstrong 22
Doctor Dre 103, 115, 134, 161, 172, 173, 174, 175
Doctor Dre & Ed Lover 54, 55, 62, 110, 113
Mobb Deep 151, 153, 154, 173, 184
Snoop Doggy Dogg 80, 105, 115, 129, 135, 173, 177, 178, 231
W.E.B. Dubois 65, 68, 74, 166, 258
David Duke 26
Alexandre Dumas 32, 247
Jermaine Dupri 35, 138, 262
Willie D 48, 90, 92
E
Public Enemy 6, 31, 34, 43, 47, 55, 66, 72, 75, 78, 95, 103, 111, 121, 132, 184, 199, 215, 216
Missy Elliot 109, 114, 125, 218, 224
EPMD 21, 49, 225

F
Fabe 179, 196, 204
Frantz Fanon 32, 131, 192
Minister Farrakhan 33, 43, 87, 89, 99, 132, 133, 141, 142, 172, 177
Lord Finesse 33, 42, 44, 48, 75
Grand Master Flash 63, 84, 121, 125, 132
Flavor Flav 54, 55, 90, 105
Freddy Foxx 129
Claude François 3, 7, 95
Michael Franti 63, 64
Aretha Franklin 118, 138, 177, 255
Fab Five Freddy 133
Mister Freeze 187, 188
Doug E. Fresh 33, 111, 204, 224
The Fugees 113, 151, 158, 170, 175, 184, 240

G
Spoonie G 34
Bob “Bobbito” Garcia 22
Marcus Garvey 32, 68, 135, 166,
Darryl Gate 70
Marvin Pentz Gaye Jr. 3, 10
Ced Gee 34
Bee Gees 4
The Genius 111, 112
Nelson George 54, 128, 130
Ginuwine 218
Rudolph Giuliani 91, 92, 201, 227
Berry Gordy Jr. 3, 107, 219, 220
Camera Graffiti 193
Otis Graham 58
The Gravediggaz 112,
Professeur Griff 103, 153
GURU 72, 118, 134, 146, 152, 177, 204
GUY 48, 139, 140, 218

H
Alex Haley 70
Aaron Hall 48
Arsenio Hall 68, 73, 266
Johnny Halliday 3, 189, 269
MC Hammer 34, 43, 44, 104, 132
Herbie Hancock 7
Andre Harrell 74, 86, 113, 114, 116, 117, 138, 214, 216, 218, 219, 262, 263
Keith Haring 21
Latasha Harling 5
Isaac Hayes 19
Kool Herc 33, 125, 126, 128, 131, 149, 177, 187, 188,
Gil Scott-Heron 5, 101
Anita Hill 66
Lauryn Hill 79, 113, 170, 222, 223, 233
Chester Borner Hines 40
Disposable Heroes of Hiphoprisy 63
Elia Hoimian 35, 130, 158, 190, 194, 236, 259
Willie Horton 24
Whitney Houston 35, 56, 66, 70, 76, 93, 132, 199, 215, 258
Holland & Dozier 4
Rock Hudson 30
Huggy “les bons tuyaux” 8
Langston Hugues 74, 101
Hugues (les frères) 73, 83
Tony Humphries 18, 28

I
IAM 63, 108, 113, 145, 146, 159, 178, 179, 184, 196
Vanilla Ice 43, 44, 52, 106, 132
IZB 32, 90, 189, 193

J
Ideal J 47
LL Cool J/James Todd Smith 21, 33, 47, 49, 84, 101, 104, 112, 114, 137, 184
Michael Jackson 4, 36, 43, 80, 84, 85, 117, 121, 136, 149, 218
Janet Jackson 24, 117, 234
Jesse Jackson 8, 14, 24, 64, 80, 82, 166, 201, 218
The Jacksons 4, 7, 117, 220, 233
Joe Jackson 5
Rodney Jerkins 207, 264
Jodeci/K-Ci/Devante Swing 93, 101, 112, 113, 114, 115, 116, 141, 177, 202, 207, 214, 218, 219, 223, 263, 275
Earvin “Magic” Johnson 54
Johnygo 6
Quincy Jones 8, 32, 52,84, 256, 264
Michael Jordan 54, 55, 84, 103, 163, 199, 218, 235
Justice 21

K
Big Daddy Kane 19, 74, 77, 106, 220
JF Kennedy Jr. 4, 130
Kool Keith 34, 118
R-Kelly 161
Commission Kerner 50
Alicia Keys 254, 255
Chaka Khan 48, 220
Martin Luther King Jr. 3, 75, 81, 89, 129, 135, 141, 165, 166, 167, 175, 236, 265
Rodney King 5, 45, 46, 64, 69, 75, 83
Marion “Suge” Knight 115, 163, 173, 174, 177
Edward Koch 20, 21
Kriss Kross 35, 106
Kunta Kinte 7

L
Oussama Ben Laden
George Lappassade 7
T La Rock 42
Latifah 19, 44, 79, 110
Spike Lee 32, 51, 53, 54, 68, 72, 73, 83, 87, 90, 100, 119, 132, 141, 148, 161, 237, 264
Crazy Legs 42, 44
Robert Levy-Provencal 14, 15, 16, 18, 20, 28, 182
Abraham Lincoln 4
Lunatic 183, 184, 196, 242

M
Ralph Mc Daniels 109
Break Machine 4
Madonna 21, 51, 52, 56, 62, 74, 80, 85, 101, 103, 129
Nelson Mandela 10, 31, 109, 193, 268
Mantronix 21
Kedar Massenburg 170
Masters At Work/"Little” Louie Vega/ Kenny “Dope” Gonzales 171, 172
Method Man 109, 111, 112, 137, 151, 203
Biz Markie 18, 47, 52, 204, 220, 224
Marley Marl 47, 48, 63, 77, 93, 101, 107, 116, 121, 161, 173, 235
Lionel C. Martin 109, 123
Bob Marley 32, 82, 235
Benny Medina 32, 214, 220
Boyz II Men 115, 120, 122, 123, 149, 184
Melle Mel 33, 134, 151, 177, 215
Freddy Mercury 30, 39
Mister Magic 18, 48
Paul Mooney 65, 66, 67, 131
Jacques Morali 4
Tony Mottola 128
T-Money 146
Yves Mourousi 8
Eddy Murphy 8, 66

N
Naughty By Nature 48, 52, 75, 84, 90, 104, 110, 112, 152, 220
Nas(sty) Nas 129, 173, 179, 203
Zulu Nation 6, 14, 28, 32, 33, 42, 43, 76, 89, 105, 128, 188, 230
Me’Shell NdegéOcello 74, 120, 233
Lemmick Nelson Jr. 70
Charly Nestor 187, 188, 226, 262
Ninety-9 100, 101
Nirvana 111
Brandy Norwood 122, 152
NTM 113, 144, 179, 196, 208
Brand Nubian 33, 177, 204
Les Nubians 202, 203
Bouge Ta Nuit 200
NWA/Eric “Eazy-E” Wright 33 51, 52, 66, 174, 175

O
Onyx/Sticky Fingaz 72, 74, 88, 128, 204
ED OG And The Bulldogs 34, 35, 42
Gilbert O’Sullivan 18

P
Bert Padell 101
Euzhan Palcy 32, 73, 145, 193
Passi 189
Village People 4, 256
Five Percent 86, 87, 89, 126, 161
Digable Planets 102, 118
Bernard “Bernie” Poppe 57, 67, 68, 122, 125, 230, 236, 246
Alexandre Pouchkine 32
The Fresh Prince/Will Smith 32, 49, 51, 84, 220
Prince 5, 20, 45, 54, 62, 101, 104, 149, 174, 220, 221, 231, 255
Last Poets 19, 151
Boogie Down Productions/KRS1/ Scott LaRock and the Celebrity 23, 24, 32, 33, 36, 39, 44, 47, 53, 54, 56, 72, 75, 80, 90, 92, 98, 100, 102, 107, 110, 118, 119, 125, 151, 152, 177, 231
Large Professor 129
Oxmo Puccino 184, 196, 204

Q
A Tribe Called Quest 19, 20, 49, 75, 89, 104, 105, 106, 121, 129, 264

R
Paco Rabanne 6
Eric B & Rakim 19, 20, 21, 44, 77, 78, 118, 121, 129
Kool G Rap/DJ Polo
Shabba Ranks 49, 94
Latin Rascals/Tony Moran Albert et Cabrera 18
Ronald Reagan 7, 10, 24, 50, 266
Sylvia Rhone 125
Richie Rich 22
Teddy Riley 85, 93, 101, 107, 113, 116, 122, 139, 140, 141, 207
Robertson Will 259
Culture Rock 159, 170, 194
Pete Rock & CL Smooth 32, 47, 48, 49, 52, 64, 85, 90, 116, 118, 129, 136, 138, 142, 146, 151, 159, 161, 173, 203, 227, 260
Rody 28, 76, 113, 142, 182, 226, 243, 264
Henry Roy 146, 269
The Roots 120, 121, 122, 136, 183, 204, 224
Yankel Rosenbaum 70
Diana Ross 3, 107, 138
Rick Rubin 21, 84, 145, 188
RZA 111, 112, 184

S
Dick Scott 106, 107, 123
MC Serch 129
Erick Sermon 111, 114
Tupac Shakur 152, 161, 164, 175, 203, 214, 219, 255
Révérend Al Sharpton 43
Jon Shecter 45
Hank Shocklee 78, 276
Too Short 33, 77, 177
Sidney 14, 209, 212
Russell Simmons 21, 22, 42, 74, 84, 86, 90, 105, 114, 117, 145, 152, 162, 188, 213
Ibo Simon 242
Bintou Simpore 37
John Singleton 73, 83
Jamal-Ski 33, 119
Skwal 220, 221
Smaïn 67, 205
Nice & Smooth 33, 42, 118
MC Solaar 7, 113, 120, 121, 134, 146, 157, 158, 170, 172, 179, 184, 185, 196, 204, 255, 260
De La Soul 76, 101, 102, 105, 111
Main Source 129
Spearhead 64
Bill Stephney 55, 66
Bruce Springsteen 39
Robert Stigwood 4
Rock Steady Crew 43, 134
Little Steven 10
Rolling Stones 72, 134
Percy Sutton 45, 48

T
Ice-T 19, 51, 52, 62, 84, 151
Elisabeth Taylor 30
Teddy Ted 42
Howie Tee 22, 116
Young Black Teenager 52
Grand Wizard Theodord 33, 125
Tammi Terrell 3
Clarence Thomas 66
Lilian Thuram 197, 198
Q-Tip 33, 55, 109, 129, 151, 223
Native Tongue family 19, 105
Robert Townsend 66, 73, 86
Treacherous Three 36, 107, 121
Trenier Dominique 221, 232
Awesome Two 42
Mike Tyson 80, 151
John Travolta 4
Donald Trump 27

U
Ultra Magnetic Mc’s (ultra) 23, 33, 34, 225
US3 44, 119

V
Van Peebles Melvin 53
Van Peebles Mario 276, 277
Les Requins Vicieux 6

W
Wayans 66
Cornel West 32, 72
Douglas Wilder 24, 91,
Harold “Hype” Williams 109
Oprah Winfrey 54, 149, 199
Whodiny 21, 34, 107, 111
Stevie Wonder 7, 69, 104, 115, 141, 203, 218

X
Malcolm X 43, 53, 54, 72, 74, 82, 87, 89, 90, 97, 99, 131, 132, 135, 166

Z
Jay-Z 109, 212, 231, 243
Zinedine Zidane 160, 198, 237