| Partie 1 |
1986
/ 1996
New York LAmérique aliénée |
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à
lépoque
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| Chapitre
1 Question dintérêt |
France
1975 |
Marvin
Voici déjà deux années
que le R&B contagieux de lincroyable duo, Marvin Pentz Gaye Jr. /
Diana Ross, engrange les fruits de son enivrante entreprise de séduction
auprès de tympans américains subjugués. Tout cela gonfle
le compte dun Berry Gordy Jr. comblé, heureux fondateur du prestigieux
label de musique noire de Detroit, Tamla-Motown. Assortiment dincantations
amoureuses à lexpression rare, lalbum Diana & Marvin
va conquérir aisément lensemble de la famille de ce côté-ci
de lAtlantique. Jamais production artistique na engendré
un tel rendu, hormis bien sûr les albums avec Tammi Terrell, la seconde
moitié artistique de Marv. Qui sait si un tel degré de performance
nest pas le doux fruit dun amour secret entretenu par Diana pour
le crooner meurtri par la disparition dramatique de son ex-partenaire(1) : mais
laissons à Interview ou Détective le soin den exhumer les
raisons. Ici, telle une chorale improvisée, papa, maman et leurs trois
rejetons reprennent à lunisson You Are Everything ou
Stop, Look, Listen (to your heart) qui font doucement perler sur
leurs pommettes brunes de chaudes larmes de joie et de fierté. Lagonie
bruyante des amortisseurs de la Simca 1000 blanche doccase sous nos cinq
poids convainc, sil le faut encore, des tendances compulsives quentretient
chez nous cet album. À cette époque, la musique noire-américaine
ne subit pas encore les foudres dun barrage politico-médiatique
au bénéfice de ce que certains pensent être une exception
culturelle française en danger. Au contraire, les deux grands
de la chanson française, le belge Johnny Halliday et légyptien
Claude François, proposent depuis longtemps déjà des adaptations
de morceaux anglo-saxons approuvées comme des classiques
du répertoire national !
1. Tammi Terrell meurt en 1969 ; diagnostic des médecins : tumeur au cerveau. Le public les croyait amants.
Raté
Dans les rues de Montrouge, second quartier sud de la capitale choisi
par mes parents émigrés de leur Guadeloupe natale, nos têtes
auréolées de mini-afros et nos jambes recouvertes de pattes déléphants
au ton gris-bleu déconcertent le passant autochtone dont le sourire figé
traduit le trouble. De lautre côté de locéan,
à New York comme dans le reste du pays, suite aux revers dun mouvement
pour les droits civiques désormais pourri(1), on transige. Car depuis
plus de dix ans, linstallation dune économie en récession
a relégué de façon irrévocable lalternative
dune société plus égalitaire pour ses citoyens. Adieu
donc à cette idée de lAmérique, débarrassée
dinégalités outrancières et au développement
plus harmonieux. LAmérique pâle a décidé de
conserver pour elle les nombreux progrès socio-économiques engrangés
avant la crise et den priver ses compatriotes les plus hâlés,
en dépit daccords pré-négociés avec les plus
hautes instances du pays. En effet, soucieux du mauvais effet que provoque la
critique internationale face à une politique intérieure inqualifiable,
le jeune président en course pour une seconde élection, J.F. Kennedy
Jr., avait négocié linterruption des manifestations noires
avec le plus acceptable et influent de ses porte-paroles, le tout
aussi jeune pasteur Martin Luther King Jr.(2). Mais une fois les deux symboles
dune Amérique du progrès violemment éliminés,
le pays faillit à son rêve, et un racisme aux contours plus hypocrites
continuerait disoler une population noire embourbée et doublement
décapitée. Après lémancipation ratée
de 1863(3), la Reconstruction (1867/1876)(4), lhistoire américaine
faisait aux Noirs un nouveau croche-pied. Ils ne rattraperont plus leurs retards,
héritage entériné et légiféré.
1. Les années 60
ont-elles sonné, dans le même temps, la naissance et la fin de
lidée de lexistence possible de la démocratie dans
un monde occidental plus ouvert face aux changements dun monde
colonial en pleine transformation - accession à lindépendance
de pays africains, victoire du Vietnam,
?
2. Comme la prouvé le succès des boycotts, laccès
au black dollar dune société noire tenue à
lécart, mais au pouvoir dachat conséquent, était
lune des raisons pour laquelle une intégration de cette minorité
ethnique a été acceptée par une partie de lAmérique
blanche. Une fois les portes ouvertes, lintégration a tué
lentrepreneuriat afro-américain existant.
3. Le 1er janvier 1863, après 3 ans de guerre sanglante, le président
Abraham Lincoln proclame lémancipation de toute personne
retenue comme esclave. Cette proclamation na deffet que pour
les Etats ayant fait sécession avec lUnion, laissant donc libre
cours à lesclavage dans les Etats frontières loyaux.
4. Le nombre plus important de Noirs que de Blancs dans les Etats du sud menaçait
lestablishment politique et économique blanc en place qui nhésitait
pas à utiliser une violence sans nom pour tenter de maintenir le statu
quo, notamment à travers le système de lois régionales
Jim Crow - lois et pratiques écrites et non-écrites séparant
les Blancs des Noirs. Plus largement, la société blanche américaine
mettra un point dhonneur à prévenir toute montée
sociale des Noirs, leur rendant improbable laccès à une
formation intellectuelle de qualité jusquà la première
grande guerre civile (1861-1865). Entre 1867 et 1877, sous la surveillance de
larmée fédérale, les structures politiques du Sud
sont réorganisées pour permettre aux Noirs nouvellement émancipés
et aux Blancs à la culture esclavagiste de respecter un nouveau régime
permettant de vivre ensemble après quait été aboli
lesclavage suite à la guerre de Sécession. Mais le Sud ressent
la Reconstruction comme un épisode humiliant. Elle échoue.
Disco Fever
Cest dans cette atmosphère dexclusion et de négation
que naît une culture de la frustration pour laquelle lartifice et
le corps revêtent une importance majeure, où la libération
sexuelle, à linstar de la consommation de drogues, incarne un exutoire
: la culture disco. Soit la réponse joviale que produit lAmérique
des minorités face à son sentiment despoir mis en pièces.
En apparence apolitique, le disco est alors une culture souterraine créée
par les homosexuels noirs et hispaniques(1) de Harlem. Puis, elle est récupérée
par son équivalente blanche branchée qui, rapidement, la politise.
Alors plus visible et soutenue, elle est relayée par la majorité
blanche hétéro et par une industrie du disque qui flaire les profits
du rythme syncopé. Ainsi, deux producteurs français adroits, Jacques
Morali et Henri Belolo, monteront de toutes pièces un groupe mythique
sorti de leur imagination, Village People. Ils compteront les millions de disques
vendus(2). Subrepticement, la culture gay(3) imprimera certains de ses codes
vestimentaires et sociaux auprès du grand public qui les reprendra inconsciemment.
Saturday Night Fever fait un carton mondial, les Bee Gees rouleront dans des
voitures en or massif payées par le producteur du film, Robert Stigwood,
et John Travolta* devient à la fois une star et lami de Michael
Jackson. Le message communautaire dorigine, lui, a été temporairement
abandonné pour un autre, plus universel : sex is good. La sexualité
sest désacralisée dans une Amérique saturée
de tabous.
* You Should Be Dancing - Bee Gees
1. Derrière le terme
hispanique ou latino, il existe deux types de populations. Les descendants de
Mexicains, les Mexican-Americans nés aux Etats-Unis (aussi appelés
Chicanos et vivant majoritairement dans le sud-ouest), les immigrés mexicains,
et une seconde catégorie constituée des Dominicains et des nouveaux
arrivants dAmérique Centrale (Nicaraguayens, Guatémaltèques,
Salvadoriens, Péruviens) et des Sud-américains (les Chiliens,
Colombiens, Argentins). Chacun représente une population distincte et
entretient une histoire particulière avec les USA. Le terme hispanique
ne signifie pas une race, cest une étiquette ethnique. On peut
être hispanique et noir ou blanc en même temps.
2. Plus de 65 millions dalbums. Ainsi, le monde du disque entame une nouvelle
étape dans son histoire, linstallation dun nouveau format
discographique : le single ou 45 tours. Le duo français sera également
derrière le succès dun autre groupe, les Break Machine avec
le titre Street Dance qui fera le tour du monde et popularisera
la street dance culture en 1983.
3. Au début des années 70, la communauté homosexuelle,
lassée dêtre étiquetée dun terme pathologique,
transforme son nom en communauté gay pour y inclure les notions de culture
spécifique positive, illustrée par un style de vie et des revendications
politiques.
1978
Destiny
Jai acheté Destiny, lalbum des Jacksons
nouvellement signés sur le label Epic. Pour la première fois,
ils opèrent derrière la console denregistrement pour un
album conçu PAR eux et non simplement POUR eux, comme pouvait le faire
précédemment les fins compositeurs Brian et Eddie Holland, Lamont
Dozier, le trio de maîtres-artisans de chez Motown. Ça se ressent.
Lalbum est étonnamment riche de sons, de trouvailles, et traduit
une nouvelle maturité atteinte par le groupe. Destiny tourne
sans discontinuer sur le tourne-disque de papa qui men a strictement interdit
lutilisation sans sa permission militaire expresse. Prudent, je fais en
sorte de ne le jouer quà certaines heures de la journée
où je suis certain quil est au travail. Une chance quil ne
se soit pas appelé Joe(1). Qui sait ? Jaurais pu mal finir. À
lécoute captivante du disque de cire noire, je cherche à
comprendre la mystérieuse signification du terme doggone
que prononce Michael dans Bless His Soul, je sue sur All Night
Dancin, alors que Thats What You Get (for being polite)
contribue à ancrer dans mon palais cet accent qui impressionne ma prof
danglais. Cest ma première expérience consciente de
lebonics, largot noir. Cest en classe de troisième
quun ami obsédé sexuel, Olivier V., ma fait découvrir
AC/DC*, Prince**, et leurs textes osés. Quand Olivier le catho pervers
se touchait la poitrine en classe de français en émettant de petits
gémissements, il faisait fantasmer Corinne P. qui nécoutait
plus le cours et rêvait dattirer son attention. Mais Olivier était
un solitaire. Pauvre Corinne. Jai acheté Let There Be Rock,
Controversy et Dirty Mind dans la foulée, mais
nai pas accroché sur le rock opéra de Meat Loaf ou les trop
pop Beatles. Jai fantasmé, mouillé ma culotte kangourou
et suis devenu fan.
* Shes Got
The Jack
** Jack U Off
1. Joe Jackson, le père du clan Jackson était réputé pour être très sévère envers les membres de sa famille. Réécoutez le texte de Michael sur Bless His Soul pour vous rendre compte de ses problèmes : Sometimes I cry cause Im confused. Is this the fact of being used ? There is no life for me at all. / Parfois, je pleure car je ne sais pas où jen suis. Est-ce le fait dêtre exploité ? Je nai plus de vie.
Burn Baby Burn*
* Cris scandés par les manifestants de Watts
Je suis né en 1965, dans un Paris endormi, à 1 heure du mat,
à 1 heure de différence de mon jumeau dizygote, à 1 heure
de trop du jour précédent, lannée de lété
le plus long, le plus chaud et le plus sanglant(1) quil ait
été possible de voir en Amérique. Bien que, depuis, la
concurrence soit rude et que parmi dautres villes, Los Angeles ait perdu
son lot de plumes en sillustrant dans cette course sinistre pour en disputer
le misérable bilan(2). Car le mercredi 29 avril 1992, la ville des anges
brûle. Le verdict prononcé dans laffaire Rodney King (acquittement
par un jury exclusivement composé de Blancs originaires de la petite
ville conservatrice de Simi Valley de quatre policiers blancs ayant sauvagement
tabassé de 56 coups en 82 secondes un automobiliste noir excité
sous leffet de drogue PCP le 3 mars 1991), symbolise le dernier exemple
en date dinjustice criante, et fait exploser la frustration longtemps
retenue dune partie de la population exclue du rêve américain
; notamment depuis le profond bouleversement de sa situation : la disparition
de ses emplois - en particulier due au départ des grandes compagnies
(parties chercher ailleurs du travail à moindre coût) - le déménagement
vers les banlieues des modèles dintégration sociaux (comme
les cadres), et les réductions de budgets locaux et fédéraux
conduisant à laccroissement dun niveau de violence et de
pauvreté urbaine. Cela pourrait expliquer pourquoi les pilleurs sempareront
tout autant des produits de première nécessitée (comme
des couches-culottes), que des biens dont ils avaient toujours rêvés
mais ne pouvaient soffrir (comme des télévisions ou des
portables(3)
). De lautre côté de la ville, dautres
habitants, en Jaguar, Rover et Benz, feraient la queue dans leurs supermarchés
ventrus pour faire des réserves, au cas où
Car dans un exploit
historique, les Crips et les Bloods sétaient entendus pour faire
une trêve des gangs, et la rumeur voudrait quils envisagent de rendre
une visite de courtoisie dans les beaux quartiers, habillés en policiers.
Cest que ces petits pouvaient faire de gros bang bang (et
excités par un philtre de réflexion, réécrire lhistoire
de la ville - même si les gangs hispaniques et asiatiques sont à
la fois plus nombreux et plus cruels).
1. Suite à des violences
policières, le ghetto noir de Watts sétait embrasé,
plongeant une fois de plus lAmérique dans le feu et le sang. Larmée
était intervenue et avait tiré. On avait dénombré
plusieurs morts et des millions de dollars de dégâts.
2. Ce soulèvement populaire trouve également une résonance
dans les villes de Las Vegas, Atlanta, San Francisco et de Seattle pour des
raisons identiques. LAmérique replonge alors dans les symptômes
dun mal quelle feint davoir résolu depuis le mouvement
des années 60 : les inégalités économiques, sociales
et la discrimination raciale. Bilan : près de 50 morts, 2.100 blessés,
plus de 9.400 arrestations, et des dégâts évalués
à plus de $500 millions (le double selon le New York Times daté
de février 1993). Quelques mois plus tôt, une jeune adolescente
noire, Latasha Harling, avait été tuée dune balle
dans le dos par une commerçante coréenne qui croyait quelle
volait un jus dorange alors quelle avait largent dans sa main.
Le verdict, un an de prison avec sursis, avait déjà soulevé
lindignation parmi la population noire. La révolution était
télévisée (voir The Revolution Will Not Be Televised, du
poète Gil-Scott-Heron.), mais pas forcément dans les termes où
elle servait les intérêts de tous. Où étaient les
images des nombreux mexicains et blancs pauvres qui participaient majoritairement
au pillage ? 51% de ceux qui seraient arrêtés seraient latino contre
36 % de Noirs. Source : Rand Corporation computer analysis.
3. Proportion de magasins par rapport au nombre dhabitants dans le county
de L.A. en 1990 : 1 pour 203. Dans le quartier de South Central : 1 pour 415.
Source : Claritas Corp
Mes Années 80
Né dans cette partie de lhémisphère, jai,
comme tout le monde ou presque, toujours été intéressé,
consciemment ou inconsciemment, par ce qui touche à ce continent. Impossible
de le nier, LAmérique, lAmérique, je veux lavoir,
et je laurai. Joe Dassin uvrait déjà à
ce quelle rayonne dans les esprits. Mais sa coquetterie dans lil
lavait-elle gêné pour en brosser un portrait plus authentique
et moins mythique ? Quimporte. Quel programme dexception culturelle,
si bien accommodé et légitime soit-il, pouvait efficacement rivaliser
avec les multiples et subtiles influences dun plan Marshall(1) installé
et plébiscité depuis plus dun demi-siècle ? Me fallait-il
jeter aux oubliettes mon Frigidaire, mes pattes déléphants
importées des USA*, et re-juger lhistoire de grands cafés
parisiens ? Pour les remplacer par quoi ? Si Paris a eu Le Siècle
des Lumières, New York irradie deux siècles !
* I Love America - Patrick Juvet
Mon intérêt pour la culture Hip-Hop américaine nest pas le fruit dune quelconque immersion avant-gardiste, pratiquée dès ses premières manifestations en France. Car à lépoque où certains branchés français faisaient laller-retour Paris-NY et ramenaient dans leurs bagages griffés les prémisses de la prochaine culture urbaine mondiale(2), je remportais au second tirage mon diplôme du baccalauréat - la fierté de mes parents - et faisais en sorte de ne rater aucun épisode du Muppet Show, le dimanche après-midi, où javais grand plaisir à retrouver Miss Piggy la cochonne, Kermit la grenouille, et les inénarrables deux petits vieux. Dans la semaine, je suivais lascension de layatollah Khomeyni - un guide religieux iranien - qui faisait le ménage de retour dans son pays natal et ridiculisait ses ex-alliés, la France et les Etats-Unis. Comme des centaines dautres anonymes, javais entendu dune oreille distraite le Paris is Funky de Bambaataa, mais avais assisté au premier concert rap dans la capitale par simple curiosité. Jétais au courant que des Antillais du nom de Destroyman et Johnygo rappaient, de ce qui se passait, soit aux après-midi du terrain vague de Stalingrad(3), soit dans certaines soirées (par exemple celles tenues chez Roger Boite Funk où jassiste à mon tout premier concert de Public Enemy accompagné des DJs Red Alert et Cut Creator, où la prestation du groupe fascinerait tous les spectateurs heureux de se vivre à travers de nouveaux et revendicateurs héros, où lénergie artistique et sociale du rap se manifesterait dans toute sa magnitude). Mais je nai identifié le terrain quaprès que ces après-midi soient terminées, avec une certaine nostalgie me plombant le cur. Je ne traînais dailleurs avec personne issue de ce milieu. Avais-je passé des après-midi au Trocadéro ou au Bataclan(4) le week-end, où le DJ Chabin partageait son amour de la musique funk avec des jeunes décalé(e)s, entre défilés de mode, concours de smurf, de break(5), des voyages à gagner et une vraie envie de se (re)trouver ? Que nenni ! Tout le monde allait à la Main Bleue, Lémeraude, le Pacific, Le Poney Club où les gens qui aimaient le son noir-américain se retrouvaient. Des gens venaient pour apprendre, être au courant de ce qui se passe, regarder, samuser Non, ce bouche-à-oreille-là ne matteignait pas, jétais déjà assez préoccupé par les exigences requises par mon inscription à luniversité de St. Denis, et dans le même temps soucieux de conserver un peu de temps libre pour tourner avec les loulous dAubervilliers aux guidons z-barre de Zundapp rutilantes. Casque au bras, têtes nues, nos jantes à bâtons repeintes et les bruyants pots déchappements italiens Polini illégaux sur nos 103 Peugeot customisées, rendaient les membres de cette procession élastique encore plus rebelles aux yeux des conducteurs de R16 banalisées et de la population locale hagarde. On avait des airs de Horde Sauvaaaaaage. Et cest bien ce quil était advenu dune grande partie des premiers amoureux de cette véritable bouffée dair artistique en fermentation dès le milieu des années 80. Dailleurs, beaucoup dentre eux se retrouveraient en prison. Car la mode de se la jouer voyou était passée par là, et tant les fils de président que les enfants de la bonne classe ouvrière française prenaient un malin plaisir à sencanailler. La petite connerie dadolescent allait pourtant leur coûter cher. Cette culture qui permettait aux habitants du 16e arrondissement, comme du 18e, de se retrouver ensemble, partager le même intérêt pour lexpression urbaine américaine de lépoque dans un mélange cosmopolite inédit (noir+arabe+blanc) sur lequel surferait le mouvement S.O.S Racisme(6), serait dirigée vers une voie de garage, alors quune sincère passion de ce milieu sexprimait. Une France aspirant à des changements remplacerait un président de lestablishment de droite par un homme de gauche tenace et enfin consacré. Au Trocadéro, comme aux Halles, ses acteurs y exprimaient leur envie dactivités artistiques. Ce que ne manquerait pas de remarquer le designer français Paco Rabanne qui mettrait à leur disposition un espace à la porte de Paris. Ouvert 7j/7, ils se retrouvaient là, alors quils auraient dû conclure le second cycle de leur scolarité qui sévanouissait en fumerolles. À la télé, cétait des images de guerre, des Malouines au camp de Sabra.
Chez les jeunes de lHexagone, la dureté de la réalité américaine face à son homologue française allait concourir à amorcer un mouvement dappropriation de cette violence. En lespace de quelques années on passerait dune génération qui aurait pu avoir un avenir, tant artistique que social, au néant. La frustration samplifierait, cherchant des voies dexpression. Les jeunes avaient des qualités et voulaient pouvoir les exprimer. DJ Chabin. De pseudo-gangs(7) à la française apparaîtraient, suçant limage pacifique de la Zulu Nation pour la remplacer par celle dun B-boy menaçant et bagarreur, passant dune culture soft à une culture hard. Les fafs flambeurs et menaçants du marché aux puces de la Porte de Clignancourt allaient désormais trouver à qui parler, et courir. Alors quaux USA, cest leffet inverse que lon observerait : on passait du gang à lart, et le jeune Afrika Bambaataa, membre du groupe de voyous les Black Spades, arrivait à convaincre ses ennemis dhier de ne plus saffronter que par danses interposées(8). Au cours de ces mêmes années, des spécialistes dethnographie et de linguistique français disséqueraient techniquement ce phénomène dans des salles de classe(9), puis dans des livres, et élèveraient le rap au rang de nouvelle science de lhomme urbain à travers une coupe esthétisante, parfois isolée de sa charge émotionnelle, tandis que la drogue, comme lhéroïne, décapiterait certains de ses acteurs désuvrés à un âge-charnière de leurs priorités dadolescents. Lénergie autrefois orientée vers ce médium artistique - danse, rap, djing, culture de la sape(10) - se retrouverait sans exutoire, sans espace dexpression après avoir alimenté les aspirations les plus résolues. Finis les soirées, les petits sandwichs et le jus dorange (plutôt que lalcool) pour les ados en mal de reconnaissance et dexistence suprême. Les espaces de rencontre disparaissaient (alors quun mouvement se nourrit dun lieu où se retrouvent spontanément des gens). Toute une génération caractérisée par sa curiosité et son désir dentreprendre sévanouirait de la scène et de la vie sociale (cest vers 12 ans que Chabin avait découvert chez son cousin forain plus âgé des centaines de disques, et lors de ses virées avec les grands, senti lenvie de devenir DJ pour faire aimer une musique noire américaine dans un contexte musical traditionnel franco-français). Labsence de logistique artistique, comme on la trouve aux USA (marché du disque noir parallèle, réseaux, organisations de quartiers, culture entrepreneuriale, ), accélérerait leffondrement de ce Mouvement - étiquette apparue pour qualifier cette manifestation socio-artistique française. Quel gâchis pour sêtre laissé trop influencé ! Heureusement, quelques rares artistes réussiraient à percer après une longue galère et une ténacité lentement récompensée(11). Ce nest quaujourdhui que je comprends pourquoi mes parents, inquiets, mont invités à minscrire au club municipal descrime auquel je rendrais visite pendant dix ans sans en comprendre véritablement les effets modérateurs sur ma personnalité. Ils voulaient gommer mon côté racaille. Cest peut-être pour cela que jadorais létat desprit débridé dont faisait preuve sur les cours le joueur de tennis John Mc Enroe et avais salué son incroyable performance contre Bjrn Borg lors dune finale mythique à Wimbledon. Olivier V. mavait également rendu accroc au tennis quil pratiquait, mais je le battais tout de même au ping-pong, 21/16, 21/18 en moyenne. Néanmoins, jai peu à peu compris quil était hors de question que je sacrifie mon précieux temps à la rue. Mon père, ancien militaire devenu magasinier, et ma mère, aspirante infirmière, consacreraient leurs quatre-huit à me remettre dans un droit chemin dont ils pensaient toujours que je mécartais(12). Pourtant, la musique que jécoutais, à lépoque, avait davantage à voir avec la norme, un combo mélangeant The Jacksons, AC/DC, Toto, Earth Wind & Fire, Chic, Stevie Wonder, Def Leppard, Aretha, Bill Withers ou Claude François, et bien sûr ce que diffusaient les radios françaises très rock blanc. Une anecdote ? Je me rappelle avoir froncé les sourcils en regardant pour la première fois la vidéo Rock It* à la télévision sur laquelle, comme pour la stéréo, mon père veillait toujours jalousement, comme après avoir appris que lU.R.S.S. avait abattu un avion de ligne coréen et ses 269 passagers, soupçonné despionnage au profit des Etats-Unis.
* de Herbie Hancock. Une vidéo aussi froide que décalée par rapport à la chaleur que dégageaient ses scratches.
Bien que je minterrogeasse déjà sur la teneur des rôles joués par les minorités dans la pléthore de films hollywoodiens aux scénarios majoritairement formatés (Noir méchant/Blanc gentil), mon intérêt plus particulier pour les citoyens noirs aux Etats-Unis remonte à lannée 1984, après les récessions de 1981 et 1982. Cest en effet à cette époque que je me suis intéressé davantage à la politique américaine. Ronald Reagan était arrivé à la tête de ladministration. Aidé par une croissance tumultueuse, il diffuserait lors de ses deux mandats présidentiels limage dune Amérique retrouvée, grâce à une politique fiscale fédérale repensée, appelée Reaganomics, qui privilégiait les nantis au détriment des plus pauvres (amputations ou coupures des budgets sociaux). Progressivement, les années 80 mettraient en place une mentalité du marché, de la consommation à outrance - allez (re)voir le film Wall Street - le phénomène des Yuppies, et des Buppies - leur équivalent noir - du plaisir, du moi dabord, du body-building, de lamour et de lentretien de soi, bref, du pouvoir individuel quel quen soit le prix. En parallèle des jeux olympiques de Los Angeles, vitrine de propagande culturelle mondiale développée pour lextérieur en réponse au boycott américain des J.O. de Moscou de 1980, à lintérieur, un grand débat autour des Affirmative Actions faisait rage pour les locaux. Derrière cette étiquette Affirmative Action, ou politique préférentielle, sincarnait un programme qui énumérait les conditions exigées des entrepreneurs sous contrat avec le gouvernement fédéral. Les pratiques en matière dembauche et de promotion étaient analysées en fonction de lappartenance raciale(13), ethnique et sexuelle des salariés, et du marché du travail. Les entrepreneurs devaient prendre des dispositions afin déquilibrer la proportion entre employés de différentes couleurs de peaux, et de sexe différent. Ce programme se fondait sur la ré-interprétation du concept de discrimination. Linégalité était mesurée à partir de la constatation dune disparité numérique. Assimilées aux mêmes droits pour la justice sociale que ceux défendus par les Afro-Américains lors du mouvement pour les droits civiques, les revendications égalitaires et statutaires des femmes, des homosexuels et des Indiens phagocyteraient ce programme qui, au final, profiterait principalement à la minorité féminine blanche. Un discours nourri par des intellectuels noirs conservateurs sopposant à ce programme, et une abondante littérature universitaire, finiraient den saper limage auprès du grand public. Les vrais problèmes spécifiques à la communauté noire, eux, (racisme institutionnel, pauvreté endémique), seraient écartés du débat. Aux Etats-Unis, légoïsme représenterait les fondations de cette ère qui sexporterait à léchelle planétaire. Pour preuve, Carl Lewis devenait un dieu du stade en sappropriant 8 médailles dor.
Comme tout le monde, jai suivi la campagne présidentielle et, plus particulièrement, quatre ans plus tard, la seconde participation active du candidat afro-américain, le révérend Jesse Jackson(14). On en parlait à la maison, comme quand le boxeur Muhamad Ali montait sur le ring et dansait comme un papillon, ou que le rare clip vidéo dun artiste doutre-Atlantique un tant soit peu bronzé était diffusé sur une chaîne de télévision française*. Imaginez notre surprise en découvrant la soprano Jessye Norman révéler de nouveau, après Othello, quun opéra pourrait aussi être noir. Et notre fierté quand Michael et Lionel écrivaient We Are The World conduit par Quincy Jones On se réunissait alors autour de la boîte à rêves comme autour du feu, bien que lon ne risquât pas lincendie Il est vrai que cela ne se produisait que les seuls soirs de fin dannée, au cours de lémission annuelle du journaliste branché Yves Mourousi, pour ne pas la citer. Ah, si Jesse pouvait glaner plus de voix**, si la communauté afro-américaine se mobilisait davantage derrière ses leaders, constituaient mes seules aspirations de lépoque. Hé, pas fou tout de même ! Je navais pas la naïveté de penser un seul instant que Jackson avait les moyens de remporter lOscar. Car si les Afro-Américains détenaient plus de pouvoir(15), il y a longtemps que léternel commissaire de police noir ventripotent, ou le clownesque personnage dHuggy Les Bons Tuyaux, qui gâchaient tous mes dimanches après-midi, auraient disparu des écrans mondiaux, remplacé par un homme qui valait trois milliards noir*** dont jattendais toujours lapparition à lécran(16). Je pensais plutôt que Jackson avait ceux de négocier le poids que représentait son électorat pour gagner sa place sur le ticket, le classement définitif des deux candidats officiels à lélection pour la direction générale du parti démocrate. Allez donc ! À la surprise quasi générale, et surtout de la communauté afro-américaine, Jackson était écarté, en dépit des 8 millions de voix blanches et noires rapportées par le leader charismatique dans le giron dun parti démocrate qui en manquait (ne serait-ce que pour justifier son nom/existence : pourtant, Jesse Jackson avait littéralement séduit une partie des petits blancs du Sud lors de la campagne de 1984 dans la course à la direction du pays avec sa coalition des laissés pour compte de toutes races(17)). Ce nouveau camouflet était pris comme une véritable sanction. Et tandis que la majorité blanche libérale avançait avec un conservatisme pesant son traditionnel prétexte de la patience, que Ce nest pas (encore) son heure, ou La prochaine fois, il peut y parvenir, certains dans la communauté afro-américaine y voyaient déjà un avertissement. Who had a dream, again(18) ?
* Party Train
- The Gap Band
** If I Were President - The Pharcyde
*** Theme Of Shaft - Isaac Hayes
Ma mère venait de mapprendre que nous avions de la famille afro-saxonne, du côté de son père : quatre demi-frères et une demi-sur du temps où grand-père faisait la navette entre la Guadeloupe et le nouveau continent pour trouver du travail et nourrir sa famille. Dans lintervalle, il y avait nourri également une Américaine, doù lexistence de cette branche jusqualors inconnue. Ma mère navait ladresse que dune seule de ces ramifications, Lee. Il devait être colonel dans lU.S. Army et basé à Washington. Un autre oncle, Max, installé aux Antilles, lavait déjà rencontré. La branche familiale américaine avait émis le souhait quon lui écrive et cest ce que je me suis empressé de faire. Jai rédigé une lettre, puis deux.
1. Plan économique
de reconstruction de lEurope proposé par les Américains
au sortir de la guerre de 39-45.
2. Beaucoup chercheraient à importer des vêtements américains
sur le territoire français (jeans, tee-shirts, blousons, casquettes)
mais abandonneraient rapidement compte tenu de lexcessive taxe de douane
à acquitter. Ce revers encouragerait la naissance de marques urbaines
françaises.
3. Situé Porte de la Chapelle, à la limite nord de Paris, le terrain
vague de Stalingrad a été lun des lieux symboliques des
rassemblements de premiers Hip Hoppers français dès 1984.
4. Salle parisienne où se déroulait des après-midi hip
hop.
5. Danses basées autour de mouvements effectués au ralenti, ou
bloqués.
6. Mouvement de mobilisation culturelle née dans les années 80
à linitiative des organisations de gauche incarné par le
slogan Touche Pas à Mon Pote et létiquette Black,
Blanc, Beur.
7. Les jeunes Français (les TCB, Requins Vicieux, le Cartel) se tourneraient
vers une activité de gang pour palier à leur ennui,
8. La légende veut que ce soit après quil ait vu le film
Zulu et constaté la puissance de la nation Zulu. Nous, ici,
il faudrait attendre quelques années pour découvrir la saga dune
famille africaine déportée en Amérique, Racines
dAlex Aley, pleurer sur le sort de Kunta Kinte que lon veut transformer
en Toby à coup de fouets et dont on coupera le pied.
9. Desdemone Bardin et George Lappassade, enseignants à Paris 8, feraient
reconnaître les facettes éducatives et sociales du rap.
10. Bien avant les Etats-Unis, les B-boy et B-girls français(e)s louaient
un culte aux marques. Versace, Weston, Prince de Galles et autres habillaient
déjà ses acteurs/trices en Congolais.
11. Cest, par exemple, grâce au travail persévérant
de Régis Douvry, manager de Solaar à ses débuts que Claude
MC obtient un passage télé à lémission de
Christophe Dechavanne Ciel Mon Mardi pour interpréter Bouge
De La. Cette télé déclenchera lintérêt
du grand public et ensuite de sa maison de disques surprise par le succès
rencontré.
12. Mes parents font partie de cette génération dAntillais
issus de la classe ouvrière ayant travaillé très dur toute
leur vie, qui sest hissée au rang de la classe moyenne, mais qui,
au-delà de laccès à ce statut social, partageait
déjà des valeurs bourgeoises de bonne éducation,
de bonnes manières, de valeurs spirituelles, de léthique
de leffort.
13. Cest la prise en compte de ce seul indice de mesure qui permettra
aux Blancs anciennement favorisés de déposer des plaintes pour
discrimination à lenvers (reverse discrimination).
14. Militant afro-américain né en 1941 à Greenville (Caroline
du Sud), il sengage auprès de Martin Luther King Jr. en 1965 pour
une campagne dinscription des Noirs-Américains sur les listes électorales
en Alabama. Pasteur, orateur talentueux, il crée un mouvement dans les
années 80 intitulé Rainbow Coalition (Rassemblement Arc-En-Ciel).
Il est candidat à la présidence en 1984 et 1988 pour le camp démocrate.
Il est perçu comme à gauche de la Gauche.
15. La classe moyenne noire détient 29% de la richesse de la classe moyenne
dominante. Washington Post 15-21 mars 93 p7.
16. Ça maurait bien aidé. Car les petits copains blancs
pensaient tous que les Noirs devaient se conformer à limage stupide
et cool de cet Huggy, forcément moche, roublard, docile et caractéristique.
Mon homme qui valait quelque chose viendrait bientôt me sauver en la personne
du comédien Eddy Murphy dont la prestation dans Le Flic de Beverly
Hills rapporterait au studio $1 milliard. Nous pouvions être des
Huggy intelligents, cabotins mais aux commandes.
17. Marie Claude Descamps. Le Rêve Des Démocrates : Reconquérir
Le Sud. Le Monde, 14 Janvier 1988. p6.
18. En référence au célèbre discours du pasteur
Martin Luther King Jr. intitulé I have a dream.
75 contre 93
Cest environ à la même époque que jai décroché
ce baccalauréat option économie (B), au rattrapage lai-je
dit ? Je lai obtenu après une première G3 dans un établissement
privé parisien qui maurait sûrement envoyé pointer
plus tôt à lAgence Nationale Pour lEmplumage, car le
professeur principal, Mlle Weill, fausse blonde mais vraie décharnée,
semblait vraiment avoir acheté son diplôme de pédagogie
au marché noir : elle développait de lurticaire face à
tout représentant du département 93 présent dans un périmètre
de trente mètres. Hélas pour moi, je faisais partie des premiers
rangs et nourrissais donc son cauchemar. Jaurais pourtant aimé
croire quelle nest pas responsable des quelques cheveux blancs qui
mouchettent depuis ma chevelure pelotonnée, bien quelle soit à
lorigine de souvenirs mémorables. Elle passait son temps à
tacher son pantalon chaque fois que le beau prof de maths, un Grec sans mayo,
mais au bronzage savamment entretenu par des pilules multicolores importées
hors C.E.E., défilait dans le couloir. Et quand il entrait en classe
lui dire bonjour toutes lèvres retroussées (oh bonne mère
!), il nous fallait rapidement revêtir nos combinaisons de plongée
pour éviter la noyade ! ! ! Ce nest quune fois londée
passée que les commentaires fusaient sous cape, le sourire en coin. Ouf,
plus de pleurs que de
mâle. Elle est encore Mademoiselle,
dit-on.
Moi, Sandrine F., belle
et intelligente
Comme toutes ces années précédentes, jétais
le seul Noir de la classe. Jaurais pu me placer tant au fond que dans
les premiers rangs, cela naurait servi à rien. Personne ne madressait
la parole. Probablement parce quarrivé quelques semaines après
la date de rentrée officielle. Alors penser concourir au titre de délégué
de la classe, vous nimaginez pas. Mon isolement sest brisé
quelques semaines plus tard, par Sandrine F., une bombe atomique créée
en partie depuis la presquîle transalpine. Sandrine était
tout ce que le charme, lintelligence et la beauté pouvaient exprimer
dans une classe où la compétition entre filles de petits commerçants,
notables et cadres, aiguisait les tensions. Sandrine, elle, nétait
pas comme ça, et navait rien à prouver. Aux questions sur
sa beauté, qui lui permettait sans difficulté denvisager
une carrière de mannequin, elle répondait quelle était
réservée à son petit-ami, et quil ny avait
aucune chance quelle troque cet artifice contre le risque
de passer à la casserole. En madressant la parole,
elle avait validé le droit à lensemble de la classe dentrer
en contact avec moi. Le seul représentant de ma diaspora était
Abdoulaye, un Sénégalais, hautain comme son diplomate de père
et que je croisais à la récré. Il portait toujours fièrement
les dernières Weston et se moquait ouvertement des Blancs en criant à
qui voulait lentendre quun emploi prestigieux lattendait déjà
à son retour au pays. Autre école, autres murs. Je suis
en terminale, toujours dans un établissement scolaire parisien privé
St. quelque chose, ce qui ne lempêche cependant pas de saigner à
blanc le chéquier de ma mère. Je perds la foi, eux encaissent
son argent. Mon professeur principal, Monsieur Raffy est un Français
juif complexé qui cherche toujours à en imposer à ses élèves,
petits-fils de bourg catho-facho. Il me pousse et en même temps
me descend dès que je ne suis pas à la hauteur. Jai
obtenu lexamen suprême. 16 en éco, 14 en anglais, et 2,5
en maths si je ne mabuse. Une agréable surprise pour mes parents
! Je ne leur en veux pas, je comprends leur angoisse. Jai rempli ma mission,
je ne serai donc pas ce fils indigne depuis sa conception. Pourtant, je men
tirais toujours bien, me foulant simplement quand il y avait urgence. Certains
professeurs me qualifiaient de tire-au-flanc, dautres de fainéant.
Jopterais plutôt pour de la clairvoyance. Pour qui se prenaient-ils
? Non seulement la Terre ne toupillait pas autour deux, mais elle sexécuterait
toujours quand ils feraient les beaux jours des glandes salivaires de nos longs
amis invertébrés. Rien ne sert de rugir, il faut bouillir à
point. Léconomie ma toujours intéressé. Qui
tire les ficelles du monde ? Pourquoi on paie 2,50 F une baguette ? Quant à
langlais, on ma toujours trouvé bon dans cette matière.
Déjà en 5e, jattendais la fin du cours de Mme Caoudal pour
aller poser mes questions sur le slang(1), une occasion que ne manquait
pas de suivre une meute de jeunes mâles aux boutons nourris pour juger,
eux aussi, combien notre enseignante était bonne. Jappris
beaucoup, surtout en fin dannée s(c)olaire, elle portait son beau
tee-shirt noir moulant. Un soir, à la télévision, nous
avons appris que le chanteur Marvin Gaye avait été tué*
en sinterposant lors dune dispute entre sa mère et un père
religieux qui en aurait peut-être eu marre des écarts de conduite
ambigus, notamment labus de drogues et le cross-dressing, dun fils
devenu sex-symbol. Cétait la consternation à la maison.
What was goin on ?
* If I Should Die Tonight - Marvin Gaye
1. Argot.
P VIII
Le passage du lycée à la fac de Paris VIII na pas déclenché
dappréhension particulière. La Faculté était
malgré tout comme je me limaginais : impersonnelle, grouillante
de monde, terriblement active, fidèle à sa fonction. Une usine
à cervelles ou un nouveau filtre dans lédification de la
stratification sociale. En réalité, seuls les solitaires ou ceux
qui savaient déjà ce quils voulaient en retirer tenaient
le coup. Car les autres lâchaient prise, soit isolés durant la
première année, soit durant le travail de sape de la seconde.
Après observation, cest passé la Maîtrise que lon
avait des chances de se faire des amis durables. En effet, les copains
dantan, eux, se transformaient en connaissances, broyés
par les contraintes dun emploi du temps insensible aux sentiments, suçant
son quota dénergie requis tant par les années de Faculté
que le monde du travail. Dommage. Luniversité est tout sauf lécole
de la fainéantise, tout au contraire. Les fainéants ny font
pas long feu, ils y pourrissent tout au plus. À la télévision,
je découvrais les images du bateau Rainbow Warrior de lassociation
Greenpeace, coulé dans un port néo-zélandais par de maladroits
agents français(1), mais aussi celles du clip Sun City dArtists
United Against Apartheid produit par Little Steven et Arthur Baker. Des géants
de la scène américaine sétaient réunis pour
dénoncer un régime dont une grande partie de lopinion publique
occidentale ignorait lexistence, et que Reagan ne voyait pas dobjections
à soutenir(2) : la ségrégation violente en Afrique du Sud.
Apartheid, Botha, Soweto, des bergers allemands tenus par des policiers blancs
haineux leur faisant déchiqueter les chairs de manifestants noirs, des
écoliers massacrés dans le dos comme des lapins, 10 millions de
Noirs dans limpossibilité de voter face à une minorité
blanche au pouvoir, Nelson Mandela, un homme noir détenu depuis tellement
longtemps que je comparais toutes ces années enfermées, à
celles où moi javais pu faire tellement de choses, libre. Tout
cela réveillait des images et un passé également très
familier à lAmérique. Les images repassaient dans ma tête
comme un disque qui saute. Aint gonna play to Sun City(3)
disait le refrain. Aint gonna play
. La honte recouvrait
une Afrique du Sud que tout le monde pouvait maintenant situer sur une mappemonde(4)*.
* Its Wrong (Apartheid) - Stevie Wonder
1. Les services secrets
français avaient envoyé des agents détruire le bateau de
lorganisation qui sopposait aux essais nucléaires français
dans le pacifique. Bilan, 4 morts innocents.
2. Dans les années 80, le gouvernement de Ronald Reagan avait encouragé
une politique dinvestissements des grandes entreprises et banques américaines
auprès du régime ségrégationniste dAfrique
du Sud. Dénoncée, elle provoqua une série de manifestations
sur les campus universitaires, relayées par le grand public qui demandera
le désinvestissement de ces entreprises. Ces dernières sexécuteront
par peur de limpact médiatique négatif.
3. Quelques années plus tard, je réunirai 40 étudiants
et musiciens dans un studio denregistrement de la fac (où janime
également une émission rap sur lantenne de FMR), et produirais
Les Hommes Bleus, un remix du morceau Let Me See Your I.D
de AAAA. Quarante personnes de nationalités différentes dénoncent
en leur langue maternelle combien lapartheid est atroce. Le DJ Dee Nasty
exécute les scratches.
4. Bientôt, on apprendrait également à situer la Nouvelle-Calédonie
et à constater le climat de ségrégation déchaînée
opposant les Caldoches (les Français-Blancs expatriés favorables
à ce que lîle reste française) aux Kanakes (les Français-Noirs/Indiens,
autochtones dorigine favorables à lindépendance de
leur pays).
+
P14
Latin Quarter
Les fly-girls et homeboyz dUptown(1) et de
Brooklyn faisaient la queue. Tous les samedis soir, ils recoiffaient de leurs
crampons de sport, de boots et de talons-aiguilles, le tapis chauve du club
où ils venaient séclater et se libérer de la pression
quotidienne. Biz Markie ou Busy Bee, les conteurs dhistoires rap, les
y aidaient régulièrement. Get on line, please / Faites la
queue, sil vous plaît, recommandait le doorman.
Automatiquement, une rangée exclusivement constituée dhommes,
puis une autre de femmes, se mettait en place. Cest fou combien les Américains
pouvaient obéir à certaines règles de comportement social
et en nier dautres pourtant tout aussi utiles(2). Les sneakers brillaient,
les blousons étincelaient, les chaînes scintillaient. Les voitures
défilaient devant lentrée comme une rame omnibus et charriaient
leurs occupants, accrochant la queue impatiente. LQ se dressait
sur la 48e rue, entre Broadway et la 7e Avenue, en plein cur de Times
Square, LE site touristique par excellence. Ride on.
Les célèbres enseignes publicitaires électriques flashent toujours impitoyablement contre la rétine quand nous passons le contrôle vers une heure trente du matin, sans aucune autre formalité que de se laisser guider par le son sourd qui résonne contre les murs. Chuck paye son tribut de star, serre quinze, vingt mains, puis me guide dans le couloir du théâtre reconverti. La salle (de projection) atteinte, je découvre en blackoscope, format unique, une mer dombres qui houle amoureusement ou frénétiquement sur des rythmes qui seront plus tard des hits de lhistoire hip-hop*. Non, on navait pas éteint la lumière. Black is beautiful.
* Party And Bullshit - Biggie Small/Notorious BIG
1. Début de la section
géographique noire quand on dépasse la 80e rue sur une certaine
partie de Manhattan.
2. Alors que les Français vous accompagnent quasiment comme votre ombre
quand vous vous adressez au guichet dun bureau de poste, ici, chacun respecte
votre espace vital et se tient facilement à deux mètres derrière
vous.
Red Alert
Les tempes, exaltées, captaient rapidement le pouls du tempo ambiant,
tandis que lafflux de sang au cur vous avertissait que vous vous
acheminiez progressivement vers une dimension aussi inconnue que puissante.
If you aint got soul, be quiet. / Si vous nêtes pas
vivant, restez tranquilles a lancé MC Ghostbuster au micro. Haaaaa,
la foule sest, elle, empressée de lui répondre en ségosillant
les cordes vocales. Il a repris comme dans un défi : If you smoke
crack, be quiet / Si vous fumez du crack, ne faites pas de bruit. Une
nouvelle envolée lyrique a ponctué sa plaisanterie. Hypnotique,
fascinant, adroit, puissant parce que funky, le rouleau compresseur hip-hop
diffusait son incomparable force, à vous rendre à la fois schizophrène
(en vous transformant en ce que vous ne pensiez pas pouvoir être), et
paranoïaque (par peur den manquer le grain). Quelle énergie*.
Jai compris plus tard le sens des mots que ma confié chaleureusement
le DJ Red Alert : Il est très difficile de maintenir un club de
hip-hop ouvert dans une ville comme New York, même si le public qui sy
présente diffère selon les époques. Il faut apprendre à
créer une vibe(1), cest très important. Cette
vibe est présente quand le client se sent détendu,
motivé. Quand il est capable dapprécier la musique, ça
le pousse à revenir. Mais quand tu sens la tension, lintensité
dans le club, la vibe nest pas là et les problèmes
émergent. Cela se vérifie dans tous les genres de musique et principalement
dans le rap. Red Alert, compagnon dAfrika Bambaataa, était
une figure mythique des ondes radios et des parties. Il partageait
lantenne de W.R.K.S., 98.7 (Kiss FM) avec Chuck Chill-Out, pour 3 heures
de mix live in studio, tous les vendredis et samedis soir. Il était
originaire du South Bronx (berceau du rap) et officiait également dans
le mythique Latin Quarter. Il avait pour cousin le DJ Jazzy Jay et lui aussi
avait été influencé par Afrika Bambaataa. DJ depuis lâge
de 14 ans, pour lui, le rap avait toujours été une musique adulte
; simplement certains ne sen étaient pas aperçus. James
Brown, Barry White, Isaac Hayes, ou les Last Poets en étaient déjà
les pères, et le sampler(2) avait permis de ramener à la vie pas
mal de musiques oubliées(3). Red Alert était un homme simple,
qui vous mettait instantanément à laise en trouvant toujours
le sourire ou la plaisanterie adéquate pour faire fondre la glace. Il
bénéficiait dune notoriété plus importante
que Chuck. Il était le premier DJ à avoir su imposer durablement
le format rap sur une importante station de radio new-yorkaise quand Chuck,
lui, en avait été le premier animateur du genre. Ainsi, sa réputation
dépassait largement le cercle des initiés locaux. Kool
DJ Red Alert régnait sur les destinées des Jungle Brothers(4)
et de beaucoup dautres grâce à R.A.P (Red Alert Productions).
Solid Posse, un groupe originaire du Danemark qui avait à son actif des
remixes des Afrocentriques-Américains, traînait déjà,
en 1989, dans les locaux de sa boîte de production. Par ailleurs, Red
apparaissait fréquemment en invité dans plusieurs vidéos
dartistes rap ; de Big Daddy Kane à Ice-T. Cest peut-être
pourquoi une certaine jalousie fratricide existait entre Red et Chuck. Plus
sage et plus professionnel, dans sa programmation comme dans ses propos, javais
choisi de poser mes questions à ce premier, en faisant attention à
ne pas froisser la susceptibilité du second. Après plusieurs tentatives
infructueuses, nous avions finalement réussi à nous voir vers
les dix-huit heures un mercredi, jour où lhomme de lombre
du rap busine$$ recevait. Ce serait ma toute première interview.
* (Nothing Serious) Just Buggin - Whistle
1. Ambiance.
2. échantillonnage de sons.
3. Funky President de James Brown était devenu Eric
B. Is President dans les mains dEric B & Rakim. Hot Pants
Road des JBs était devenu Fight The Power dans
les mains de Public Enemy.
4. Trio dont Baby Bam est le neveu de Red. Membre du collectif dartistes
Native Tongue Family (De La Soul, A Tribe Called Quest, Queen Latifah) mettant
en avant les valeurs afrocentriques.
Runs House *
* Run DMC
Les journées passent à une vitesse-éclair, malgré
mes tentatives pour les rallonger : je me couche tard (2/3h du mat) et me lève
tôt (6/7h du mat). Chacune fournit son lot de vraies découvertes
scientifiques ou de situations fidèles à certains clichés
pesants. Je traîne furtivement du côté des labels de disques,
où se met en place lère de la domination du vinyl en tant
quoutil privilégié de promotion. Les twelve inch(1)
pullulent. Au même moment sinstalle la New School, une
nouvelle génération rap enrichissant celle des tous débuts.
Les producteurs apprennent à maîtriser les machines (batteries
électroniques, ordinateurs, séquenceurs, etc.). Le mariage électronique-touche-à-tout
est consommé(2). Ma collection de vinyls rap enfle jusquà
dépasser sa voisine rock. Les disques dAC/DC, de Prince, de Brenda
Russel ou des Doobie Brothers côtoient les Joyce Sims, Colonel Abram et
autres Bill Wolfer (sans compter les productions dun futur label légendaire,
Cold Chillin). Même si mon séjour marathonien tire à
sa fin, jai une fois encore loccasion dexpérimenter
leffet percutant du Hip-Hop lors du Raising Hell Tour, la
tournée conduite par RUN D.M.C, le trio de Hollis (dans la circonscription
du Queens). Cest alors le premier groupe de stars hip-hop. Une représentation
historique imprimée sur ma rétine et dans mes tympans jusquà
la fin. Elle maide à prendre toute la mesure de la puissance du
Hip-Hop, même dans lenvironnement hostile que le maire démagogue,
Edward Koch, a mis en place à lencontre de la Communauté
noire tout au long de ses mandats électoraux. En effet, depuis de nombreuses
années, Ed Koch, clientéliste, ne dissimulait pas ses critiques
vis-à-vis de cette forme artistique qui, selon lui, amplifiait les problèmes
de la jeunesse noire urbaine, tout en sponsorisant ses vertues pédagogiques
réelles à coup de médailles officielles(3). Ce concert
avait eu lieu au Madison Square Garden, Midtown, cest-à-dire situé
dans la partie blanche de la ville. Ici, on ne peut pas se tromper. Downtown
est généralement le quartier commerçant, Midtown (quand
il en existe un) un quartier tampon, et Uptown celui des minorities.
Mon ami RLP, en ville pour quelques jours, mavait déconseillé
dy aller : Ça peut être dangereux. Pour les Hip-Hoppers,
ses clients (les branchés), ou la police ? Advienne que pourra, je ne
pouvais pas manquer ce rendez-vous. 17h, métro 34th Street Penn Station.
Comme moi, de nombreux homeboyz sétaient dirigés
vers les sorties. Une tension, électrique, flottait dans lair comme
lhumidité au fur et à mesure que lon approchait du
stadium et du début des festivités. La plus importante démonstration
de forces de police jamais vue avait été plannifiée. Un
agent du désordre était en faction à chaque coin de rue.
Impressionnant. Leurs Harley Davidsons blanches et bleues, chromes toilettés,
garées telles celles des Hells devant létablissement,
portaient leurs lourds maîtres à luniforme de cuir rutilant.
Un tel spectacle faisait le plein parmi des jeunes gens perplexes. Dautres
bleus en civils continuaient de se disperser parmi une marée
noire grossissante. La décharge sest propagé parmi nous
comme dans un câble électrique quand se sont répercutés
dans la chaîne de buildings les décibels dune radio-cassette
au volume trop familier. Cétait la sortie de travail, et le brother
qui descendait la rue les oreilles pleines de musique allait vite le comprendre,
les banlieusards blancs qui prenaient leur train dans la gare sous le Madison
navaient aucunement lintention de lui laisser seulement effleurer
lidée que, même après quils laient quittée,
la ville était tombée entre ses mains. Ils avaient réélu
Koch pour ça. La guimbarde a débouché sur le block
qui abritait le Garden(4). Son conducteur ne savait-il pas quil jouait
gros ? Quil avait sur-évalué sa coolness(5)
? Il na pas fallu plus de cinq minutes pour quil se fasse arrêter
en milieu de scène, (de rue, pardon), ce nétait plus quune
question de mise en scène ! Un des fantassins à luniforme
impeccable lui a fait signe de se garer, tandis quun collègue à
cheval est venu placer sa monture derrière le véhicule. Ça
sentait la technique tout droit sorti de lécole pour
briser toutes velléités de démonstration trop
masculine. Nos regards chargés - une sorte de code de langoisse
- croisaient en un faisceau de lignes incontrôlées ceux de tous
les troopers(6), puis revenaient à la scène qui allait
se jouer devant nous : le fameux contrôle de routine. Lofficier
haussait déjà la voix, alors quil finissait à peine
de vérifier lidentité du contrevenant. Voilà maintenant
quil paradait autour de la voiture, beuglait et rythmait de fiers coups
de talons tyranniques le cours dautorité quil dispensait
aux banlieusards, aux jeunes Noirs, et à ses collègues. Du cirage
sombre séparpillait dans un nuage de fines particules à
chaque coup évacué sur le macadam. Il en serait quitte pour une
nouvelle corvée de bottes. Il a interpellé son ami le cavalier
et a lancé des plaisanteries de mauvais goût concernant la voiture
et son conducteur vraiment
très éloignées du manuel
du parfait policier. Finalement, le même cavalier a remarqué un
autocollant illustrant une parodie de lécusson des forces de police
new-yorkaises fixé sur la banquette arrière du véhicule,
la même cocarde qui faisait que le binôme roulait des mécaniques.
Raclant sa gorge à sen fouetter la luette, le policier a bavé
un long crachat sur la vitre de la voiture sous le regard embarrassé
et fuyant dune banlieusarde qui croisait le mien, haineux. Le conducteur
a reçu son amende. Personne na bougé. Cétait
le moins quil puisse recevoir. Who Protects Us From You ?*.
Juchés jusque sur les derniers gradins du Garden, ce sont des milliers
de jeunes Noirs qui ovationneraient les groupes Timex Social Club, Whodiny,
Beastie Boys et RUN DMC dans une liesse indescriptible. Une énergie atomique
composée de cris de joie, de puissance musicale, de fièvre communautaire,
mais aussi de frustration trop longtemps contenue. Jemporterais ma part
à Paris jusquà mon prochain retour quelques mois plus tard.
Le temps sécoule vite. Une image restait, tout de même :
les 400 paires de chaussures de luxe dImelda Marcos, la femme du dictateur
philippin déchu Ferdinand Marcos, remplacé par une frêle
femme, Corazon Aquino et le procès de lancien patron de la gestapo,
Klaus Barbie, à Lyon. Je travaille pour me payer un nouveau billet.
* Boogie Down Productions
1. 45 tours
2. Puis, vient lâge dor du sampling - 1987 à 1989 -
constitué dincomparables trouvailles en matière de productions
rap. En effet, les producteurs créent de nouvelles ossatures musicales
et samplent à profusion, notamment les rythmes de James Brown, ainsi
que les rythmes pop ou rock. De cette époque naissent les plus grands
classiques avec une variété de thèmes abordés et
de styles de présentations : de Public Enemy et son discours politique,
à Eric B & Rakim et sa verve poétique, à Boogie Down
Productions et son appel social, à Brand Nubian et son discours communautaire,
en passant par A Tribe Called Quest et sa hardiesse jazz.
3. Il attribuera un jour rap à la ville de New York, en compagnie
du producteur-rapper Andre Harrel (du groupe Doctor Jeckyl & Mister Hyde)
et du producteur Russell Simmons.
4. Abréviation de Madison Square Garden.
5. La vertu permettant au Noir-Américain de réguler ses émotions
face à loppression ambiante.
6. Nom que portent les fans à cette époque.
P19
Woop Woop, Thats the sound of da police*
* KRS1
Vendredi soir. Ma longue journée de garde à lauberge
de jeunesse terminée, je récupère mon frère Patrick
parti visiter la ville. Puis nous prenons le métro pour aller rejoindre
Chuck. La ligne E nous dépose au niveau de la 42e rue. Il nous faut marcher
quelques centaines de mètres pour retomber sur Broadway et nous retrouver
face au numéro 1440. Dautres de ses amis ly attendent également.
Minuit a sonné depuis quelques secondes quand Chuck apparaît derrière
des portes vitrées quouvre un vieux gardien souriant. Un assistant
laide à porter ses deux caisses de disques, le minimum nécessaire
pour réaliser deux heures de musique non-stop. Trente secondes plus tard,
six à sept personnes discutent tranquillement de choses et dautres
aux portes de Kiss. Laiguille indique une heure passée de quelques
minutes, quand une voiture de patrouille, remontant un sens interdit et longeant
lentement la file de voitures en stationnement, vient simmobiliser tous
feux éteints à une dizaine de mètres de nous. Histoire
de nous surprendre en flagrant délit de
discussion ! La voiture
déclare maintenant sa présence en allumant ses gyrophares bleus,
blancs, rouges - familiers - quand nous tournons la tête après
que lun de nous eu signalé au groupe sa progression prédatrice.
Les deux officiers descendent prestement de la voiture et sapprochent
de nous, lun la main sur la crosse de son arme, lautre sur sa matraque.
Dernier à se retourner et complètement surpris par leur présence
mystérieuse, Chuck leur demande si nous pouvons les aider,
pensant quils cherchent un bâtiment ou quelquun en particulier.
Cest aussi une technique qui permet de sonder ce que viennent chercher
les flics. Quelquun a appelé pour nous dire quil y
a eu un cambriolage dans le coin. Les regards de suspicion se croisent
dans un circuit tortueux. Où Officer ? Ahhh, nous ne sommes pas
au courant Officer. Qui vous a appelés ? De toute manière, cest
un quartier de bureaux, il ny a rien à voler. Qui vous a appelés
Officer ? Voyant que sa stratégie ne fonctionne pas, le binôme
embraye, perfide : Oui, à propos, que faites-vous dehors à
cette heure-ci dans ce quartier ? Ah, nous y voilà !
répond Chuck, les bras claquant le long de ses jambes Nous y voilà.
On vous a appelé pour vous dire quil y avait une sorte de gang
dans la rue et vous accourez sans savoir qui vous appelle et vous êtes
prêts à embarquer nimporte qui. Cest bien de
nous dont il est question. Le cambriolage était un faux prétexte
avancé par les policiers pour senquérir de notre présence.
Lambiance se durcit. Chacun endosse sa veste de comédien. Un dialogue
de sourds prend place. Les bleus tournent autour du pot et cherchent la faille,
lerreur dans nos réponses ou notre comportement qui justifierait
leur intervention. Après une série de questions posées
sans véritable logique et restées sans réponses, le ton
monte. Alors, sadressant à nous, ironique, Chuck déclare
: Jen ai marre. Il est minuit, je descends voir mes amis après
une journée de travail et deux gus viennent me chercher des poux dans
la tête. Ironique : Nous sommes en Amérique, cest
un pays libre. Se retournant vers le policier : Quest-ce qui
ne va pas, Officer ? Nous navons rien fait, nous ne faisons que discuter.
Piqués dans leur amour propre, les deux gus ont commencé
à voir rouge et lun deux sest avancé vers Chuck, décidé
à se servir des menottes pliées dans son dos. Chuck refuse de
se laisser impressionner et hausse le ton au même niveau de décibels
queux. Autour, nous essayons de calmer le jeu. Chuck est peut-être
allé trop loin. Peut-être quil naurait pas dû
essayer de nous impressionner. Peut-être quil le regrette déjà,
mais quil ne peut plus faire marche arrière. Avec des peut-être
on refait un monde. Dans celui-ci, il risque de se faire coffrer pour une futilité
et les bleus auraient gagné. Et qui sait quel accident
peut survenir durant le trajet vers le commissariat ? Ils semblent de plus en
plus résolus. Nous nous interposons entre lui et lofficier qui
essaye maintenant de lui saisir un bras, quand Chuck leur répond quil
est hors de question quil les accompagne, quil est Chuck
Chill-Out de Kiss FM.
Im Chuck
Comme touchés par une révélation divine, les officiers
se sont rapidement calmés et ont convenu de laisser en liberté
celui par qui le scandale pouvait arriver. Chuck était connu, il travaillait
pour lune des plus grosses stations de radios noires de la mégapole.
Cela pouvait avoir de fâcheuses répercussions sil enregistrait
leurs numéros de badges ; déjà quune affaire similaire
constituait le plat de résistance dune presse fouille-merde
depuis deux longues semaines. Cette dernière devait être examinée
par la police des polices. Les phalanges se sont desserrées de la gâchette
et du bois japonais. Jai recommencé à croire, mais en la
divinité Fierté cette fois-ci. Ils étaient tombés
sur des Noirs durs à cuire, alors que généralement tous
finissaient dans les paniers à salade où lon testait leur
coopération à la rédaction dun rapport
des plus officiel. Cet assaisonnement-ci leur laissera un goût amer dans
la gorge. Dépités, ils sont remontés en voiture, oscillant
entre frustration et colère. Ça aurait pu mal finir. Mais Chuck
le convaincu avait une grande gueule, alors quand il en avait loccasion
biling, biling, il se faisait entendre. Il avait quand même eu chaud,
mais pas tant que moi. Javais mon passeport et celui de mon frère
à portée de main au cas où ils nous auraient demandé
de prouver notre identité, ce que Chuck refusait sans quun motif
soit avancé. Comme cétait parti, je ne voyais pas mon frère
sen sortir dans un commissariat, incapable de parler un mot danglais.
Finalement, on les a abandonnés à la pénombre bleutée
et filé au Latin Quarter to cool out(1). Les Skinny Boyz,
Ultra et Boogie Down Productions au grand complet nous y ont aidés. Scott
LaRock(2) avait déjà cette influence mystique. Je nai pas
attendu longtemps avant dexpérimenter de nouveau le harcèlement
policier, car je passais(3) (de Français-Noir à Noir-Américain
dont jexpérimentai le quotidien). Pop pop pop, tac tac tac,
the only way to deal with racism if youre black*.
* Boogie Down Productions
La seule manière
de surveiller un ghetto est dêtre oppressif. Aucun des hommes obéissant
au plus haut gradé de la police - même pétri de la meilleure
volonté du monde - na les moyens de comprendre la vie des gens
quil toise lors de ses deux ou trois contrôles. Sa seule présence
est une insulte, et le serait toujours, même sil passait des journées
entières à distribuer des chewing-gums aux enfants. Il représente
la force du monde blanc, et les intentions de ce monde sont simples. Puisque
le monde quil patrouille est celui des criminels, du gain et de la paresse,
il faut garder lhomme Noir à sa place. Le badge, larme à
feu dans son étui et la matraque tournoyante sont des rappels permanents
de ce qui se passerait en cas dinsurrection.
LInégalité En Amérique, 1970, Medeline M. Engel.
1. Se relâcher
2. Scott Sterling Larock était le partenaire-mentor du jeune Kris Parker
(KRS1) avec lequel il avait monté le groupe Boogie Down Productions.
Travailleur social, sa personnalité semblait injecter un nouvel esprit
conscient dans le rap des années 80. Malheureusement, son décès
par mort violente (il sinterpose dans une rixe en faveur dun ami
et se fait tuer), naura pas permis den mesurer les effets.
3. Dans le quartier touristique de Times Square, un policier zélé
travaillerait sa technique dintimidation sur moi. Alors que
je regarde la vitrine dun magasin, il viendra me demander ce que je fais.
Lui ayant répondu que jattends ma petite-amie retenue dans un hôtel
voisin, il me sommera de dégager immédiatement sans
aucune autre forme de procès ou dexplication. Alors que je ne bougerai
pas, il sapprocherait de moi la main sur la crosse de son arme, menaçant,
et me faisant comprendre quil valait mieux obtempérer. Sinon
P36
Madame Pognatta
Axel arrive enfin. Nous décidons de prospecter sur Brooklyn qui reste
aisément deux fois moins cher que Manhattan pour une surface équivalente.
Nous épluchons les annonces du Village Voice, ce que pourrait être
Libération sil en avait le tranchant et la fièvre locale.
En vain. Axel connaît des étudiants de N.Y.U. (New York University),
la Sorbonne privée, peuplée détudiants aisés
en sneakers New Balance, et assiégée par les étudiants
minoritaires, eux, en Nike. Les premiers, vivant dans le Village
et se regroupant autour de Washington Square - le quartier des Halles new-yorkais
- ont une telle réputation de solvabilité que beaucoup de propriétaires
choisissent de ne louer quà eux, exclusivement. Ils sont vraiment
privilégiés ces étudiants BTBG (Bon Teint Bon Genre). Nous
décidons de passer par lun deux. Cest une retraitée
italienne du Queens qui accepte de nous louer un des appartements quelle
a acquis patiemment au fil des ans, madame Louisa Pognatta. Elle désire
nous voir avant de signer le bail. Sans son Sonotone, nous sommes perdus. Gentille
au moment où nous nous serrons la main, elle se révèle
être une impitoyable négociatrice digne du New York Stock Exchange
au moment du café. Plutôt coriace la mamie : il est impossible
de lui faire baisser le prix, quel que soit le sourire affiché, la faiblesse
de nos finances, et malgré lheure et demie de transport quil
nous faut subir pour la rencontrer chez elle au fin fond de Far Rockaway. Il
faut croire que le business de la location conserve. À 87 ans passés,
elle vit avec sa sur aînée depuis que son mari est mort.
Elle nous raconte lhistoire de son arrivée aux Etats-Unis, se remémore
Ellis Island, lîle où passait obligatoirement tout(e) immigré(e)
au début du siècle. Elle se souvient des tensions raciales vives
entre les différentes communautés européennes et conclut,
dans un sourire, quelle est ravie aujourdhui davoir de nouveaux
locataires issus de cultures différentes. Nous emménageons dans
le quartier intégré de Park Slope - c.a.d où
cohabitent Noirs et Blancs de revenus, style de vie, niveau détudes
comparables - surnommé le nouveau village - en référence
au Village de Manhattan. Axel le protestant trouve facilement un
emploi dans une compagnie allemande fabriquant des chaussures. Moi je trouve
mes meubles, ceux quune famille a abandonnés dans sa cour, après
expulsion par un huissier peu scrupuleux. Au petit matin, Axel et moi transportons
sur le dos un lit doté dun sommier à lattes, une bibliothèque
à deux étagères et deux chaises toujours sous garantie.
Le 21 de la rue Bergen devient un petit paradis. Cen est fini de dormir
dans un fauteuil dépliant. Confort-à-moi, pas Conforama. Axel
tente de me faire aimer Bruce(1) the Boss, tandis que je lui préfère
KRS1/Boogie Down Productions. Je ne découvrirais réellement le
groupe rock Queen que suite au battage médiatique sur la mort de son
leader émacié, Freddy Mercury. Le sida avait frappé une
nouvelle fois une star apparemment planétaire. Sur les trottoirs
de la 7e Avenue, des enfants aux cheveux blonds enrubannés et à
la raie parfaite finissent leur sommeil, couchés dans la poussette à
trois roues dernier cri qui fait fureur chez les branchés.
Fières comme des chefs dentreprise, leurs mères Jane
Fondisées veillent, un il sur leur enfant, un second sur
celui de la voisine, et un troisième sur le petit chien blanc ébouriffé
accroché à la laisse. Elles côtoient dautres mères
qui promènent, elles, dautres enfants blonds qui ne sont pas les
leurs, mais dont la garde permet darrondir les fins de mois. Les regards
sont beaucoup moins fiers, plutôt ajustés. Comment ce pays peut-il
toujours être secoué de spasmes racistes quand autant de membres
de la Communauté blanche urbaine confient leurs enfants à des
femmes noires ? Stupéfiant. Le racisme naurait-il pas dû
être éradiqué depuis longtemps ? À moins quau
fur et à mesure ces parents ninculquent à leurs enfants
quil ne faut fondamentalement considérer leurs nounous que comme
des sous-fifres, des Maria. Bienvenue à New York, la ville-laboratoire.
1. Bruce Springsteen est à lapogée de sa carrière avec les classiques Born In The USA et The River.
P57
New York City Mission Society
Début juillet, je frappe à la porte de New York City Mission
Society dont je repère les coordonnées dans lannuaire téléphonique.
Les informations officielles que je recueille pour mes études dans les
différents services administratifs de la ville me semblent manquer de
finesse. Elles sont trop numériques, trop froides, banalisant
les situations. Je cherche donc à obtenir davantage dinformations
vécues. Je prospecte pour dénicher un emploi saisonnier,
car, cest une coutume, les finances commencent à manquer et des
repas sautent sans demander lavis dun estomac gargouilleur. Mireille,
lamie haïtienne, me laisse amicalement entendre quun travail
de serveur ou de bus boy(1) dans un restaurant peut faire laffaire.
Je prends en compte ses conseils et tente de les appliquer. Pourtant, même
si beaucoup détudiants constituent une partie de la main duvre
illégale des nombreux restaurants new-yorkais, il nest pas si facile
dobtenir un tel emploi. Soit que chacun se refile le plan avant que lannonce
dembauche ne paraisse dans Village Voice, soit que vous navez pas
le profil requis, cest-à-dire une gueule qui nintimide pas
le client. Jessuie plusieurs refus avant même de prouver que je
ne sais pas tenir une assiette dans le creux de la main(2). Dautres Français
baragouinant à peine deux mots danglais, trouvent, eux, sans difficultés,
quelques jours après leur arrivée. Mais cest normal, eux
ne portent pas de tresses et je nenvisage pas de me faire une permanente
Voilà pourquoi je décide de tenter les trois dernières
organisations sur ma liste avant daller perdre mon temps dans des queues
dembauches. La ligne 6 a un arrêt qui dessert la 23e rue. Après
avoir gravi quelques marches, je signe le registre des entrées et des
sorties tenu par un gardien dominicain à la peau burinée et emprunte
lascenseur silencieux jusquau 3e étage. Je pousse la lourde
porte vitrée, libérée dune pression de doigt par
une jeune réceptionniste hispanique. Elle a la voix rauque, sexy, et
la bulle de chewing-gum aux lèvres gonfle presque machinalement après
chaque fin de phrase. Après mêtre présenté,
je cherche à obtenir un rendez-vous avec le président de lorganisation.
Elle me répond quil est absent. Je me doute que ce sont des consignes,
dans la mesure où de nombreuses organisations offrent un service réduit
pendant les vacances dété. En revanche, elle me propose
de mentretenir avec son assistante, Isabel Ramos, qui, elle, minvite
à parler au directeur exécutif dès quil aura terminé
sa conversation téléphonique. Daccord. Merci.
1. La personne qui débarrasse
les tables.
2. Par deux fois Lawrence Otis Graham utilisera des rôles
demprunt, afin détudier et de révéler des situations.
Noir, licencié en droit de luniversité dHarvard et
travaillant à Wall Street, il sétait, en 1992, déguisé
en serveur dans un country club exclusivement fréquenté par des
Blancs, à Greenwich, dans le Connecticut. Une femme, membre de ce club
ira même jusquà sinterroger sur la diction de Graham
quelle disait sonner "comme celle dune personne blanche éduquée."
Fred Davie Jr.
Je talonne madame Ramos, dont les empreintes simpriment dans la moquette,
tout en admirant ses longs cheveux bruns pliés dans un chignon conservateur.
Le bureau du directeur exécutif nest plus quà quelques
pas. Quelle nest pas ma surprise de découvrir, en passant sa porte,
un jeune Noir au complet impeccable alors que je mattendais à un
de ces sempiternels quinquagénaires qui gèrent la destinée
dindividus quatre fois plus jeunes queux. Il minvite gentiment
à masseoir et me laisse entamer une interview qui se transforme
rapidement en discussion passionnée. Il le confirme : la ville, certains
parents, le contexte économique et social, lhistoire, freinent
le bon développement des enfants piégés dans les centres-villes.
La situation nempire pas plus vite, comme tentent de le faire croire les
médias, mais il est vrai que les conséquences sur ces habitants
sont innommables dans un monde de plus en plus orienté vers la technologie.
Comment peuvent-ils sinsérer, dépourvus des moyens modernes
de participation ? Que peut réellement faire le gouvernement, lEtat,
la ville, les institutions, la Communauté pour enrayer lhécatombe
en cours ? Nous passons près dune heure ensemble et il mapprend
également quexiste un camp de vacances où les enfants défavorisés
- au sens économique et politique - peuvent séchapper de
lenfer urbain, au moins pendant quelques semaines. Une participation réduite
est demandée. Elle est soit payée par les parents, soit couverte
par une subvention municipale. Le camp est situé à une heure de
bus de la ville. Je propose dy enseigner le français et mets en
avant mon expérience de surveillant dexternat. Monsieur Davie appuie
ma demande. Deux jours plus tard, je suis à Harlem, au point de rendez-vous,
face aux locaux du Camp Minisink Townhouse où quatre énormes bus
attendent que nous remplissions leurs ventres de bagages. Des centaines de parents
figent le regard de passants observant leffervescence dun grand
départ. Ils se bousculent, crient, pleurent, sourient quand le convoi
se met doucement en branle, emportant la centaine denfants joyeux vers
Dover Plains*.
* Hi-Life - Wally Badarou
Camp Minisink
Le camp, propriété de Minisink Townhouse,
sétend sur des dizaines dhectares verdoyants acquis par lorganisationâ
âcres après âcres, au fil des années. Plusieurs générations
denfants ont déjà pu profiter de ses services et échapper
aux long hot summer(1). La gestion et lanimation dune
telle entreprise sont assurées par des enseignants et des étudiants.
Lensemble reste chapeauté par les dirigeants, bien quune
femme, Donna Elaine Lewis-Punch, fervente baptiste, imprime profondément
sa vision éducative au camp. Quel potentiel ! Elle est capable de se
retrouver à quatre pattes pour mimer une chenille aux enfants dont elle
a la charge et, dans les minutes qui suivent, de répondre au téléphone
pour négocier un contrat de plusieurs milliers de dollars relatif à
la nourriture des bambins. Sa classe me scie ! ! ! Soucieux dinculquer
à ses pensionnaires les règles élémentaires de la
vie en société dans le cours laps de temps qui lui est imparti,
le camp est divisé en huit grandes sections : quatre sections pour les
jeunes filles et quatre autres pour les jeunes garçons. Au sein de chacune,
une nouvelle division établie en fonction de lâge des enfants.
Cela a non seulement lavantage damener les jeunes dune même
génération à communiquer, mais aussi celui de faciliter
la gestion des besoins quotidiens propres à chaque tranche dâge.
Nayant pas passé le test de présélection mais bénéficié
de lappui de Fred Davie Jr. pour ma candidature, je nai pas le choix
et suis affecté au groupe des garçons les plus âgés,
les adolescents de 9 à 15 ans. Cest la section la plus difficile
à gérer, celle où les hormones mâles frappent le
plus fort à la porte, et qui demande rapidement des réponses sensées
sous peine de rapides déconvenues. Elle porte le nom dune tribu
indienne, Shawnee, histoire de mieux ancrer lidée dune longue
appartenance de ces jeunes enfants à ce pays. Elle est sous le contrôle
délicat et attentionné dun professeur de mathématiques
aussi baraqué quune équation du troisième degré,
Darrel Mayers. Au fil des jours, grâce à son précieux concours,
je découvre, attentif, combien ces jeunes qui effrayent les adultes blancs
et noirs, cachés derrière leurs sweat-shirts à capuches
ou leurs Timberland à 150 dollars, ne sont que des
adolescents
avec, principalement, des problèmes
dados. Ce que veulent
véritablement dire attention, respect, solitude,
groupe, psychologie schizophrénie,
douleur, amour, mort. Que veut dire vivre
en milieu urbain pour un jeune Noir dans le contexte particulier de la société
américaine ? En approfondir le sens et en relativiser les conséquences.
Car même si tout le monde ne partage pas automatiquement la même
expérience personnelle, nul ne peut nier quil ny a rien de
gratifiant à vivre dans un tel désordre constitutif. Une ville,
un Etat, une société où tout concourt à ce que votre
valeur personnelle et votre équilibre se mesurent en fonction de ce que
projette de vous une mécanique. La télévision,
le système scolaire, les attentes des parents, la peer pressure(2),
ou votre propre quartier, spécialement quand celui-ci est dune
aliénante et permanente instabilité. Il ne se passe pas un jour
sans que néclate une bagarre entre ces adolescents, pour une broutille,
ou simplement pour que lun (ré)affirme son leadership
sur un autre, sa place dans le groupe*. Car même dans la quiétude
dun bungalow caché dans les bois, personne noublie que sorti
de cette retraite paisible, à une heure de là, cest toujours
la jungle, meurtrière. Et donc, que baisser sa garde un instant peut
savérer être un moment de faiblesse fatale dès le
retour à la vie normale. Les vétérans le savent. Cest
au cours du second mois, alors que débute une nouvelle session, que je
peux déchiffrer tous les codes employés dans lapprentissage
et linstitutionnalisation de comportements culturels spécifiques.
Terriblement éprouvant.
* Just To Get A Rep - Gangstarr
Jamal
Je ne me lasse pas de travailler au camp. Jai
pu changer de section. Cette fois-ci jai choisi den apprendre davantage,
à commencer par la tranche dâge la plus jeune - de 5 à
9 ans. Les nouveaux moniteurs avec lesquels je travaille, Demetrius Daniels,
Andre Moore et Jason Mc Neil, my aident, subtilement. Quelques minutes
après leur arrivée, ils essayent de faire se ranger en colonnes
les quelque soixante-dix enfants que nous devons nous répartir. Les gamins
ont lénergie de piles alcalines. Trois groupes sont créés
à la louche. Il nous faut très vite leur faire comprendre
que seules des règles élémentaires de conduite peuvent
nous permettre de faciliter la bonne tenue des activités du camp : réveil
à sept heures, douche, exercices physiques devant la cantine en compagnie
des autres groupes du camp, et enfin petit-déjeuner. De retour aux bungalows,
après avoir fait les lits, les activités peuvent débuter.
Le programme est accueilli par des cris presque aussi bruyants que les rames
de métros express. Demetrius assigne aux enfants leur future habitation
en même temps que leur moniteur. Un gamin ne cesse de répéter
quil veut absolument se retrouver dans celle dont jai la charge
en se fichant totalement de lordre dattribution. Son grand frère
a beau lui dire de se taire, il fait la sourde oreille et continue de faire
entendre très publiquement ses doléances. Je veux aller
avec le monsieur avec la barbe, là.
tant le dernier arrivé,
je nai pas à piper mot et, qui plus est, cherche à éviter
que sinstalle un possible climat de jalousie entre les enfants. Cest
difficile, car il me rend mon sourire et sa voix rauque interrompt avec la régularité
dun métronome la répartition qui se prolonge. Quimporte
ce que peuvent dire les autres enfants, le mutin sort du rang et vient enserrer
ma jambe dans ses petits bras. Je ne peux rien faire dautre que de le
réconforter. Demetrius na pas dautre choix que de laisser
faire. Une fois la constitution des groupes terminée, je perche le bout
de chou sur mes épaules et dirige mon groupe de treize enfants vers notre
proche résidence. Tout le monde semble content. Whats your
name ? Jamal. Bien que gêné par le fait que Jamal
mait ainsi forcé la main et placé dans une situation délicate
face aux autres enfants dont je dois moccuper, je réalise finalement
que tous comprennent et acceptent sa soif damour. Jamal est comme eux.
Il a simplement eu laudace de le faire savoir dès les premières
minutes, et jai limpression quils lui reconnaissent au moins
cette prérogative sentimentale. Ainsi, Jamal abusera de ce quil
sait maintenant être un traitement de faveur. Jamal va prendre une
douche, tu as fait pipi au lit, Jamal fait ton lit, Jamal
tu tes coiffé avec un râteau ?, Jamal, où
est ta seconde chaussette ? Le gosse fait tout pour que je mintéresse
à lui. Refus dobtempérer ? Il en paye aussi les conséquences
: douche tout habillé, poursuite autour du bungalow, larmes, rires, bisous.
Lun des moments les plus intense est quand il faut le border, quand je
vois son regard séteindre, fatigué par une journée
de jeu, ou quil dort déjà alors que je finis de raconter
une histoire pour que tous mes chérubins sendorment calmement*.
Le camp nest pas de tout repos, il vous vide comme une sangsue. Les enfants
me voient comme un papa NoÎl, un grand frère, un deuxième
père. Ils minterrogent, se confient, se plaignent, maiment.
Plus jen fais et plus ils en demandent. Jamal se perche encore sur mes
épaules quand nous allons plonger dans les eaux du lac voisin, Winston
me serre la main comme une serre pour sassurer de ne pas lâcher
sa proie et prouver quil est, lui aussi, un enfant qui mérite de
lattention. Et Steve, le souffre-douleur quil faut toujours protéger
de tout. Il est impossible de ne pas se sentir nu, vulnérable, petit,
quand des enfants se battent pour dormir dans votre bungalow et vous intronisent
meilleur animateur. Je suis en plein nirvana. Ils sont IN-CROY-ABLES. Jen
veux au moins huit, dix. Jen ai la fièvre comme peut léprouver
une femme qui sent lhorloge biologique convoiter ses tripes. Puis, dans
un moment de lucidité je réfléchis : jen veux autant
que le permettra ma situation financière. Retour au sol. Le sourire et
lattachement de Jamal, lenfant battu de six ans qui troque une famille
adoptive pour une autre selon les règles dune administration aveugle,
me liquéfient et me transforment en père adoptif pour des heures
de frissons et de complicité transcendantes, mais difficiles. Japprends
ce que veut dire nightriders(3) pour un gosse de neuf ans, une mère
qui se prostitue la nuit pour le nourrir(4), à éviter lemploi
du terme boy, trop chargé de connotations racistes quand
je madresse à mes enfants, à ne pas subir la malice de certains
malins prêts à vous traîner en justice, conscients que la
loi leur a accordé dinconcevables pouvoirs(5).
* Silent Night - Boyz II Men
Je
moccupe aussi de certains ados atteints par le crack, transmis
par leurs parents lors de leur escapade synthétique. On nen sort
pas indemne*. Voir un gamin de sept ans geler dans le lac artificiel du camp
et que son appel au secours passe seulement par un regard intense et des pupilles
dilatées nappelle pas de commentaire. Crack is wack
disait la pub officielle : cest faux. Crack is death, motherfucker. Lébauche
de sourire quil ma adressé alors que je laidais à
monter dans le bus du départ aura été ma plus grosse récompense,
et mon plus grand cauchemar vécu jusquà présent.
Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?
* Shootn Up And Gettn High - MeShell NdegéOcello
1. Pression des camarades.
2. Tous les étés, les gens vivant dehors, à cause de la
chaleur suffocante, la rumeur voulait que des émeutes raciales éclatent
entre communautés, comme des soupapes purgeant la ville de sa pression
sociale.
3. À lorigine, "nightriders" (cavaliers de la nuit) était
le nom attribué aux membres du Ku Klux Klan.
4. Le gouffre entre les montants des revenus entre femme blanche et homme noir
est moins important que celui entre homme noir et homme blanc. Dautre
part, lapport de la femme noire contribue pour une part plus importante
au revenu du ménage que celui de la femme blanche dans son couple. De
plus, la participation des femmes noires dans la force de travail est plus importante
que pour les femmes blanches, doù une féminisation de la
pauvreté, une augmentation de la pauvreté infantile et une transformation
de la structure familiale.
5. Avec la notion de droit de lenfant, des affaires judiciaires
éclatent dans lesquelles les enfants au fait des dispositions que leur
accorde la loi, abusent de leurs nouveaux droits et assignent en justice jusquà
leurs propres parents pour une claque reçue. Les dérapages se
multiplient.
Allison
Un matin, alors que nous nous retrouvons tous sur
la pelouse en face de la cantine pour les exercices physiques quotidiens, je
me surprends à observer plus longuement lune des animatrices de
Talahi, la section féminine. Andre narrête pas de parler
delle le soir quand les enfants sont couchés et que nous sommes
de garde jusquà minuit. Cest vrai quelle dégage
un charme fou avec ses tresses et son regard touchant. Grande, avec des lèvres
charnues et une peau couleur châtaigne vernie, elle dégage ce halo
terriblement féminin et sensuel. Pourtant, elle ne semble pas vouloir
dévoiler sa douceur naturelle, maquillée par une expression faciale
impénétrable. Comme dautres femmes de Brooklyn, Allison
a vite appris à ne pas laisser transparaître ses sentiments. Cela
permet déviter les quiproquos. Chaque matin apporte son regard
en coin, sa conversation dans le vide, histoire dédifier un pont,
nimporte quoi. Comment se portent les petites ? Et les
tiens ? Ça va, heu. Aussi instructif que téméraire.
Nous entretenons cette indifférence mutuelle jusquà
la soirée qui boucle les sessions dété. Comme il
fallait sy attendre, de nombreux prétendants salignent au
départ, chauffent leur moteur hormonal à coup de techniques dapproches
éculées et cherchent à danser avec elle. Mais elle refuse
leurs avances appuyées. Considérant lhécatombe substantielle
et le monticule de corps qui grandit progressivement à ses pieds, je
bloque en urgence mon envie de lui demander de maccorder quelques instants
de paradis rêvé. Dailleurs, je nen ai pas loccasion
bien longtemps car voici quelle se déplace dans ma direction et
vient me demander une danse. Cela faisait déjà dix minutes que
je ne pouvais plus prétendre être aveugle et la regardais à
travers les enfants qui dansaient, emballant mon électrocardiogramme
et me faisant retrouver mon excitation dadolescent. Je bafouille quelque
chose qui a dû se traduire par un oui. Le flux qui me monte à la
tête mempêche pendant quelques fractions de secondes de réfléchir
avant que je ne repense à réapprendre à placer un pied
devant lautre. Cest fait. Nous nous déplaçons vers
le milieu de la piste désertée par la plupart de nos aînés.
Des regards se portent sur nous. Je ne sais pas comment la tenir, par la taille
peut-être*. Mes doigts pressent lentement ses hanches dont le balancement
accompagne avec justesse le beat hypnotique. Je suis pétrifié.
Ma gorge est aride comme un désert. Fiévreux, je me consume. Elle
a rapidement compris mon état et a franchi les derniers millimètres
despace qui séparaient encore mon torse de sa poitrine et jai
senti, là aussi, quelle était dramatiquement plus féminine
encore que ce que tout en elle suggérait**. Je devais probablement suer
des gouttes pachydermiques, car elle a esquissé un léger
sourire compréhensif et ma rassuré en glissant sa main droite
autour de mon cou. Quelle était douce, à la fois stressante
et de-stressante, un
massage. Ses vapeurs de femme et de fragrance menivraient.
Jétais sûr quelle ne portait que du Allison n°1.
Le morceau de dancehall terminé, nous nous sommes séparés,
sourire aux lèvres. Jaurais voulu continuer le manège un
second morceau, mais il était plus que temps pour elle daccompagner
sa section de petits, censés se coucher plus tôt. Elle navait
accepté de danser quavec moi. Andre appelait cela le french
way, moi le coup de foudre. Il ma décoché
un coup de poing dans le plexus, en signe damitié virile, mais
peut-être aussi dune certaine jalousie toute aussi masculine. Lintense
activité sociale du camp Minisink a fini de me laminer quand, à
la fin du séjour, nos bouts de vie se sont exprimés dans lherbe
en présentant une sublime chorégraphie que rythmait Optimistic,
le titre du groupe de gospel Sound Of Blackness. Camp Minisink 1993 se terminait.
Jy laisserai de lamour à men asphyxier et une cascade
de larmes, comme celles de mes collègues effondrés sur la table
dun camp qui se vidait, alors que les bus transportant nos trésors
séloignaient vers le front***. On croyait déjà percevoir
qui se ferait faucher par une rafale en fonction des profils, des caractères,
de la conscience de survie. Je navais pas tout perdu, Allison B. mavait
laissé son adresse. Quelques semaines plus tard, Isabel Ramos ma
proposé daccompagner une tournée qui sorganisait dans
le Sud. Le projet consistait à inciter de jeunes Noirs à sinscrire
dans de prestigieuses universités noires, Morehouse, Howard, Spelman,
Hampton, Brown
Le spectacle de tant détudiants(e)s, majoritairement
de ma couleur de peau, foulant du pied ces campus est tout simplement Fan-Tas-Tique.
La vue demblèmes de sororités(1), Kappa, Alpha,
Omega, contribue à donner un rendu de puissance, de vigueur et de richesse.
Jachète des tee-shirts faisant la promotion de la contribution
dillustres noirs à lAmérique. Je sais maintenant où
se procurer les tee-shirts(2) que portent Dre et Ed Lover de Yo MTV Raps. Jai
accepté, et servi de chaperon**** durant la semaine de voyage en car.
Cette tournée me donnait pour la première fois loccasion
de me déplacer réellement dans larrière-pays, hormis
linvitation de Jim Cohen lAméricain, un de mes professeurs
de fac devenu ami chez lequel jai passé quelques jours. Il sous-louait
sa maison dans lEtat du Massachusetts pendant quil enseignait à
Paris 8. Contrairement à certains français qui me demandaient
régulièrement sil marrivait de voyager à travers
les Etats-Unis, Jim ne mavait pas posé la question mais sait quencore
aujourdhui, passé les grandes villes, le pays nest toujours
pas sûr pour quelquun comme moi dans certains endroits. Ostracisme,
crackers(3) et racisme obligent. Quelques mois auparavant, à
Freemont, dans lEtat du Michigan, des centaines de collectionneurs et
de curieux sétaient retrouvés pour une vente aux enchères
darticles ayant appartenus à un membre décédé
du Ku Klux Klan qui avait opéré dans le comté de Newaygo
durant les années 20. Cagoules, robes blanches et correspondance écrite
avaient rapporté près de $30.000 dollars. Amerikkka, Amerikkka.
Ce sont de Fantastic Voyage, aussi instructifs que relaxants comparés
à latmosphère étouffante de New York. Le Sud nest
pas aussi arriéré que veulent nous le faire croire les clichés
cinématographiques. Bien sûr que des gratte-ciels avalent quotidiennement
leurs portions demployés en jupes et cravates. Bien sur que des
échangeurs absorbent des bouchons passagers. Bien sûr que le Sud
ne peut être comparé au Nord. Pourtant, il entretient une diversité
et un certain confort de vie insoupçonnés, à condition
bien sûr de savoir où lon met les pieds. Il existe toujours
des communautés de Redneck(4), à côté de membres
dune Communauté noire, aussi économiquement agressifs que
leurs homologues blancs dans la conquête de marchés régionaux.
La ville dAtlanta est un exemple parmi dautres. Les jeux olympiques
qui sy tiendront en 1996 conféreront-ils de la crédibilité
au statut ambigu de cette médiatique classe moyenne noire de Chocolate
City(5) ? Le Sud est lâme de lAmérique noire. Les gens
y sont psychologiquement plus noir, plus africain, davantage enracinés(6)
en parallèle dun assortiment de couleurs de peaux bigarré.
Si on y perçoit une atmosphère parfois pesante, épuisante
- dûe à la barbarie de lhistoire de sa survie sur le sol
américain - on sy nourrit aussi dune culture noire extrêmement
riche et solide*****. Au fil des étapes, je mesure combien il est difficile,
pour celles et ceux qui nont pas loccasion de lapprécier,
dimaginer à la fois la quiétude et lénergie
qui existe passé lenceinte des villes du Nord. Je pense une nouvelle
fois aux joies volées et violées de tous les enfants de Minisink.
* Im Falling
In Love With You - Diana & Marvin
** I Need Your Loving - Otis Redding
*** Higher - DAngelo
**** I Believe - Take 6
***** Chicken Grease - DAngelo
1. Cercles de travail et
dinfluence.
2. En France, de nombreux noirs me demanderont où je me les suis procuré,
signe dune vraie demande. Pourtant, personne ne se lance dans leur production.
Il faut attendre quelques années avant que des passionnés ne tentent
den importer, mais les droits de douane prohibitifs les découragent.
Plus tard, ce sont des tee-shirts "graphiques" dénués
de portée communautaire inventés majoritairement par des artistes
graffiti blancs-français qui voient le jour sur le marché hexagonal
dune industrie du street-wear naissante.
3. Surnom des racistes blancs du Sud.
4. Les sudistes blancs irréductibles.
5. Surnom également donné à une autre grande ville à
majorité noire, Washington.
6. Cest encore plus évident quand on constate les emprunts africains
des danses des pom-pom girls noires, ou la célébration de Kwanzaa,
léquivalent afro-américain de la religion catholique, mettant
en avant des personnages noirs.
P69
Crown Heights
Cest pourquoi je déménage de ce quartier, trop in,
trop down, trop politically correct pour minstaller
trois stations de métro plus loin, aux portes de lun des plus grands
ghettos* économiques et sociaux noirs que compte ce pays, Bedford-Stuyvesant
dit Bed-Sty. Greg Gardner, un ami de Fred et Bernie
my a débusqué un plan logement. Leon Robertson, propriétaire
dappartements sur Dean Street me le confirme en souriant, mes baskets
blanches lacérées par les coups de trottoirs me distinguent de
celles des homeboyz du block aux sneakers resplendissantes.
La lutte pour la liberté ne passe pas par des valeurs de marché
économique, mais par lamour que lon porte à sa communauté,
saisit Leon. Cela dit, chacun le prend comme il le sent. Dans Fulton Street,
le Burger King a des allures de bunker. Des vitres pare-balles séparent
les clients des employé(e)s. Il faut tout dabord glisser son argent
à travers un circuit de vitres pour que votre commande soit enregistrée.
On vous donne un ticket, et cest à un autre guichet que votre plat,
généralement graisseux, vous est servi. Quel système peut
autant humilier quotidiennement les hommes ? À Washington, à deux
pas de la Maison-Blanche, on avait trouvé un autre moyen. On vendait
pour $15 dollars des t-shirts arborant les derniers modèles darmes
à feu quutilisent les gangs (9 millimètres ou semi-automatiques).
Dans quelle mesure ces tee-shirts faisaient-ils la promotion de la violence
et glorifiaient-ils le phénomène du black-on-black crime
? Depuis, la vente des tee-shirts a été arrêtée.
Autre exemple dune promotion continue de la violence : Stacey Koon, le
responsable de la police acquitté dans le tabassage de Rodney King, navait-il
pas bien négocié la vente de ses mémoires pour lesquelles
le tournage dun film était prévu ?
* Black Market - Weather Report
Everyday People
: la nouvelle Afrique
Comment parler sincèrement dEveryday
People*, de ces nouveaux africains si lon ne vit pas
avec eux, entre eux, pour eux, 24h/24, pour en partager les bonheurs et les
malheurs, les sourires et les coups déclats ? Do Or Die**.
Pas facile. Mais la vie de gens ordinaires a une signification épique
: elle explique, traduit, insuffle, stimule, ressent la culture populaire afro-américaine,
la version radicale de la culture Hip-Hop***. Jai toujours aimé
cette chanson de Stevie Wonder, Isnt She Lovely ?, elle me
nourrit, me rend plus fort. Im a Soul Man(1), Allison la
compris. Jécoute avec ferveur le remix de Jazz Thinz(2)****
avant de mendormir, ne résiste pas aux larmes qui me submergent
démotion et pleure comme un homme. À ma grande peur et à
ma grande fascination, je minstalle à lintersection de Dean
et de Nostrand Avenue, à la frontière de Bed-Stuy
et de Crown Heights pour être un ordinary brother entre des
Black-West-Indian-Americans(3) et des Black-African-Americans(4). Cest
un quartier ravagé par la culture de la pauvreté qui altère
sournoisement toute relation normale parmi les hard-core urban poor.
Une violence quotidienne et assommante, comme un avertissement des exclus de
Los Angeles. Le premier soir, mes genoux tremblent, involontairement, accompagnant
les basses dune musique échappée dune Jeep passant
dans la rue*****. Le second, cest lors de lépreuve du passage
dans des rues dévastées par des nids de poules, bordées
dhabitations squattées soit par la crasse et le vent, soit par
des occupants à la colonne vertébrale voûtée et aux
regards déshabillant et insistants. Le visage de la pauvreté
fait toujours peur, quelle que soit la couleur de ses représentants.
Le matin, sept femmes soigneusement apprêtés contre trois hommes(5)
sombrement costumés, enfilent la tenue de rigueur pour aller travailler
et croisent leurs anciens qui commencent ou terminent leurs parties de dominos,
les paupières flapies. Les youngbloods(6) investissent quelques
minutes plus tard les coins de rues pour commencer leurs journées dhommes
daffaires. Dring, et que je réponde au téléphone.
Et aaahhh, que je te lance un regard pour te décourager de venir utiliser
mon bureau à ciel ouvert. Et schhquick, que les services
de police ont rendu illisible le numéro du combiné se foutant
de limpossibilité de sen servir en cas durgence. Lors
de pauses, les dealers jouent aux dés les gains dune fructueuse
journée, entre une bière 40 oz et un joint. Dautres hotheads
plus âgés se contentent de laver les voitures des particuliers
en ouvrant toutes grandes les bouches dincendies. Les plus pauvres dentre
eux, les working-poor, se groupent aux grands carrefours, espérant
gagner quelques cents en savonnant les pare-brise dautomobilistes aussi
blasés que dangereux. Les anciens de la communauté haïtienne
surnomment ce quartier Le Petit Vietnam, car you dont
fuck around with the West Indians / On ne déconne pas avec les Caribéens
et le vaudou. Brooklyn abrite la plus large concentration de Noirs de la nation(7).
Ici, ils viennent dAmérique du Sud, des Caraïbes, dAfrique,
et bien sûr des Etats du Sud ; plus de 800.000 âmes, bastion de
lactivisme politique et artistique jusquà larrivée
à Gracie Mansion, lHôtel de Ville, de David Dinkins le premier
maire afro-américain de la Grosse Pomme. Dans Demographic Profiles,
le recensement compilé par le département du plan de New York,
les Noirs-Américains ny sont pas représentés sous
le chapitre ethnicité. Pourquoi ? Les Fédéraux nont
pas trouvé de solution pour inclure les descendants des esclaves noirs
qui ne savent pas de quels pays leurs ancêtres ont été déportés(8)
Cest vrai que lon peut ne pas se sentir 100% à laise
quand on passe dans certaines rues. Mais nest-ce pas le sentiment de paranoïa
développée sous les assauts répétés de la
pression new-yorkaise ? Officiellement, le taux de criminalité est en
régression depuis 1992. Cependant, personne na pris le risque déviter
de ne pas monter une étrange armature en fer forgé censée
protéger les fenêtres du rez-de-chaussée. Car aucune statistique
ne rend encore compte de lingéniosité des cambrioleurs
Madame Celestin me prédit que je ne tiendrai pas longtemps. Jy
apprends à survivre, à aimer et à me faire aimer, surtout
quand jannoncerai à mes voisins que je retourne en France pour
quelques mois et quils me supplieront de revenir, de ne pas les
laisser tomber parce que je suis quelquun de bien pour le quartier.
Il y a tant de choses à dire. Tel un réfugié, je commence
à rédiger mon journal hip-hophile, doù
goutte le rubicond vermeil de lexpérience afro-américaine.
Comment ne pas devenir alors, un Prophet Of Rage******. Never
say die. The Blackness. Keep, keep on*******
* Sly & The Family
Stone
** Emblème et philosophie des habitants des HLM noirs de Bedford-Stuyvesant,
Fort Greene, Red Hook, East New York, des quartiers de Brooklyn rebaptisés
Crooklyn par les Hip-Hoppers
*** Fight The Power - Public Enemy
**** Gangstarr
***** Step Into The Projects - MeShell NdegéOcello
****** Public Enemy
******* Sound Of Blackness
1. Titre du duo Sam &
Dave. Pourtant, peut-être aurais-je plutôt dû avancer que
je suis Blues man car le Blues représente la seule musique noire-américaine
qui soit restée authentique, relativement à la souffrance du peuple
noir.
2. Le trompettiste noir Miles Davis avait pour habitude de dire que Jazz était
un mot de lhomme blanc. Il appartenait à cette formation
de musiciens qui refusait dêtre identifiés avec la forme
dartiste de jazz stéréotypé associée à
de lOncle Tomisme.
3. Population noire originaire des Caraïbes.
4. Population originaire de lintérieur des terres.
5. Le chômage qui touche les Noirs est proportionnellement deux à
trois fois supérieur à celui qui touche les Blancs, et le revenu
moyen des premiers ne représente que 60% de celui des seconds. Nous retrouvons
ainsi le même ratio quen 1967. Chiffres du recensement. Courrier
International. 1992. P6.
6. Jeunes Noirs.
7. Même sil existait des différences culturelles entre nous,
tout le monde était et se considérait comme noir. En cas de doutes,
le système se chargeait de vous le rappeler.
8. Bien que le travail dAlex Haley, auteur de Roots / Racines,
démontre que cela est possible, et par ailleurs quil nest
pas garanti que beaucoup dEuropéens-Américains ou dEuropéens
dEurope puissent, eux aussi, identifier leur lignée au-delà
de trois / quatre générations.
P74
Madame Celestin
Je me rappelle avoir écouté silencieusement Madame Celestin*
me raconter les anecdotes du théâtre noir du milieu du siècle,
comment les acteurs blancs se barbouillaient le visage de crème de cirage
noir pour fournir devant un public majoritairement blanc leur interprétation
de ce que devait être la vie dun esclave noir. Ou bien comment,
au cours de galas dans le Sud profond, telle chanteuse noire devait chanter
derrière dépais rideaux de manière à ce que
les spectateurs ne puissent identifier la source de leur enchantement. Comment,
à une époque, tous les Noirs shabillaient en complet-cravate
pour aller travailler, chacun portant une valise contenant sa tenue de travail,
de telle sorte quau cours des trajets, on ne pouvait différencier
le banquier du cireur de chaussures. Comment le dimanche, le jour du Seigneur,
Prospect Park était envahi par les familles blanches et noires et que
sy déroulaient dinterminables pique-niques où chacun
rivalisait de politesse et de courtoisie. Madame Celestin navait jamais
aimé les Etats-Unis. Immigrée haïtienne, elle avait suivi
son mari et ils avaient ouvert une blanchisserie au coin de la 7e Avenue, le
premier commerce noir du quartier fréquenté par les Blancs pour
la qualité de sa prestation. Elle avait quatre enfants, Robert, Jacqueline,
Joey et Fritz, tous nés sur le continent. Elle me rappelait un peu mes
parents. Elle aimait parler de la France et surtout de Paris quelle adorait
et avait visité dans sa jeunesse. Elle aimait le fait que de Gaulle se
soit opposé à la volonté de diktat américain. Mes
parents, eux, étaient fiers dêtre français (un travers
que jattribuais tant aux excès du lavage de cerveau colonial subi,
quà une éducation catholique provinciale bourgeoise et naïve).
Pourtant, mes parents étaient issus de la classe ouvrière. Cest
dire si les valeurs ne sont pas attachées à un statut social particulier.
Ce nest que bien des années plus tard, en expérimentant
la France sur le terrain, que leurs dernières illusions leur seraient
ôtées. Déjà, au sortir de la guerre, ma mère
avait été surprise de constater que tous ces Français
que des costumes impeccables rendaient tellement plus intelligents que nous
au pays transportaient, en réalité, dans leurs
valises, des saucissons du marché noir. Quelle déception ! Dernièrement,
dans le même parc, une joggeuse sest fait violer. Perdue dans la
musique qui séchappait de son Walkman, elle na pas entendu
venir son assaillant. Ce nétait pas un dimanche
Cétait
le jour du 55e anniversaire du match de boxe qui avait opposé lAllemand
Max Schmeling au Noir-Américain Joe Louis Barrow. Durant latmosphère
trouble de lannée 1937, le premier, qui était devenu le
symbole de linvincibilité germanique, avait été,
à la surprise générale, envoyé au tapis en 1 minute
20 secondes par le second, qui avait fourni à une génération
entière de compatriotes noirs un sentiment de fierté, de dignité
et destime alors quils devaient survivre dans des Etats-Unis tourmentés
par la ségrégation. Lépoque a-t-elle tellement changé
? Joe Louis figurait aujourdhui sur la face dun timbre postal de
29 cents, tarif intérieur normal ! Que de barrières franchies,
de souffrances endurées et de larmes versées. Que de frustration
retenue depuis lépoque où nous sommes passés de la
parodie à la réalité*. Pourtant ghetto est
devenu inner city, Colored et Negro sont
devenus Blacks et African-American. Subtil, létiquetage
a persisté. Il y a quinze ans, le président Jimmy Carter a institué
février comme le black month, le mois noir. Les années
90 écrivent un nouveau scénario : Black To The Futur Toute
LAnnée. De jeunes réalisateurs noirs remplacent des
profiteurs derrière la caméra : Spike Lee, Euzhan Palcy, John
Singleton, Robert Townsend, les frères Hudlin ou Hugues, Charles Lane
Est-ce vraiment la fin de lépoque du Cotton Club ? On nest
pas arrivé parce quon a 5 millions de dollars en poches
a dit Spike Lee. Surtout quand on sait que les revenus générés
par la vente des articles de merchandising du groupe New Kids On
The Block sont évalués à 800 millions de dollars ! ! !
Pourtant, qui peut nier quà travers les différents courants
brassés au cours de cette fin de décennie (lAfrocentrisme
entre autre), ont été jetés les bases dune redéfinition
de la beauté noire, de la créativité noire, du goût
noir, de larôme noir pour tous les publics ? Chacun est affecté
en fonction de son implication. Même si reste en suspens la question de
déterminer QUI ou QUOI a permis un tel processus.
* Sister Rosa - Neville Brothers
P80
Poizon Posse
Cest dans ce cadre champêtre
que sinscrit le groupe Poizon Posse dont les membres vivent à quelques
rues de Nostrand, dans la partie la plus war. Cela pourrait être
valable pour Bigga Sista, MC Lyte, Nikki D, qui concourent pour le titre de
female hardcore rapper. Pourtant, nombreuses sont celles qui ont
disparu : Shazzy, L.A. Star, Tarrie B, Miss Melodie, Sparkie D, Finesse &
Synquis, Queen Mother Rage, Isis (réapparue sous le nom Linque),
Roxanne Shante, Sylk Time Leather, Peebly Poo, HWA, BWP. Les seules survivantes,
Queen Latifah, Monie Love, Salt N Pepa, Yo-Yo, Nikki D
luttent pour que
le niveau de leurs ventes reflète leur réel talent. À côté
de cela, subsiste lidée que les consommateurs de rap ne sont pas
prêts à écouter les femmes se présenter à
eux de la sorte et aborder des problèmes qui les touchent de près.
Du coup, seules seraient susceptibles de décrocher la timbale des clones
féminins qui adopteraient une male attitude que ce soit en
matière de geste, de texte, ou bien des caricatures de femme soumise*.
MC Lyte nest-elle pas remontée du puits grâce à une
version féminine du Gangsta Bitch dApache, soit le
titre Roughneck : sa définition de ce quelle recherche
chez un homme ? En 1988, elle avait séduit le public avec son phrasé,
lintelligence de ses textes, et sa politique féminine à
la hood. Puis, elle en avait perdu une partie quand elle avait commencé
à se maquiller, une approche comprise comme une trahison, comme son album
rhythm n bluesifié. Bahamadia, une autre rappeuse,
avançait que si les rappeuses némergeaient pas sur la scène
hip-hop, cétait parce que les labels ne cherchaient pas à
en signer. Et celles qui avaient été signées par le passé
lavaient été comme des nouveautés, comme des gimmicks
plutôt que des artistes. Cétaient des femmes DJ, des rappeuses
avec des danseurs, montrant leurs corps dans des vêtements serrés
afin de vendre des disques capitalisant sur la carte sex-appeal, plutôt
que sur leur habileté. Ainsi, Bahamadia commentait : Je crois que
les femmes ont toujours été actives dans le hip-hop, cest
simplement que nous navons pas eu la possibilité de nous y exprimer
convenablement comme Lauryn des Fugees, Butterfly des Digable Planet ou moi.
Je pense que nous apportons au genre des thèmes spécifiques. Il
y en a tellement maintenant qui commencent à recevoir davantage dattention.
Le hip-hop est un business très compétitif qui peut affecter le
mental très profondément. Certaines fois, simplement parce que
tu es une femme, tu rencontres des gens qui veulent tout simplement coucher
avec toi en échange de bons beats. Il faut persévérer et
demander le respect dautrui.
* Ladies First - Queen Latifah
Woman
Après plusieurs mois de réflexion, jen
suis arrivé à la conclusion que lAmérique hait les
femmes indépendantes, les Thelma et Louise, ou la lubrique
Madonna qui a pourtant fait fortune au pays de lUncle Sam
Féminité
pouvait-elle se marier avec Career Woman ? Je ne suis toujours pas sûr
que les rois soient prêts à accepter des reines, et les premiers
flocons de neige qui ont fait leur apparition sur le rebord de la fenêtre
ne mont pas convaincu que Santa-Claus apporterait aux femmes un cadeau
plus intéressant quun x-ième appareil électroménager
ou des dessous en satin rouge. Selon une étude universitaire, les vidéos
jouées sur MTV brossaient les hommes comme des musiciens et les femmes
comme des moins que rien. Cette étude menée par deux professeurs
de luniversité dAlfred sur les cent premières vidéos
de la chaîne des années 80 (MTV Top 100 Video), montrait que les
hommes avaient le rôle prédominant dans 79 vidéos, alors
que les femmes ne lavaient que dans 19*. Hommes et femmes partageaient
le même statut seulement dans les deux vidéos restantes. Dans de
nombreuses vidéos, les femmes nétaient que des objets placés
là pour la titillation. On les affichait pour leurs attributs physiques.
Parfois, comme dans le cas de Madonna, les femmes se plaçaient dans des
rôles sexistes. Les huiles de MTV promettaient de faire des efforts. Ils
ne devaient pas être les seuls. Mais en avait-on vraiment la volonté,
ou était-ce un discours de circonstance ?
* Independent - Remix - Salt N Pepa
P94
Novembre 1993
Dans la course à la présidence de Gracie
Mansion, lhôtel de ville new-yorkais, Rudolph Giuliani, blanc, républicain,
bat avec un très faible avantage David Dinkins, noir, démocrate.
Trois petits points séparent les deux protagonistes : 51% des suffrages
exprimés pour le premier, contre 48% pour le second. Soutenu par pratiquement
les trois quarts de la Communauté blanche (60% des votants), face aux
9 électeurs noirs sur dix et aux 6 Hispaniques sur dix qui votent Dinkins,
qui aurait laudace davancer que cette campagne na pas un enjeu
racial ? Depuis le début de la campagne, David Dinkins sait que
les sondages lui accordant une légère marge davance sont
à prendre avec des pincettes. En effet, les électeurs américains,
particulièrement les Blancs - de la majorité silencieuse - ont
développé lhabitude de donner le change aux sondeurs quand
ils sont interrogés au sujet des candidats Noirs. Ils leur jurent loyauté
jusquau moment de se retrouver dans lintimité de lisoloir.
Alors, quand plus personne ne les regarde, ils accordent leur vote au candidat
blanc. Je me rappelle encore le sentiment de panique dans la suite de David
Dinkins à lhôtel Sheraton le soir de lélection,
quand on faisait le décompte des voix, Bill Lynch, directeur de
campagne de Dinkins. Il restait dans un coin, regardant les chiffres qui
révélaient quaprès tout, les Blancs ne voulaient
pas dun maire noir. Ils nous laissent tomber. avait laissé
échapper Lynch. David Dinkins était un homme décent,
un Démocrate aspirant à diriger ladministration dune
ville bastion démocrate. Et voilà que se présentait ce
type, un Républicain avec toute la personnalité dun officier
de la circulation et rien dautre à offrir à New York que
la couleur de sa peau et 50.000 votes pour le battre. La défaite de Dinkins
laissait le sentiment dans une ville où le nombre de Démocrates
supplantait celui des Républicains, que le parti navait pas dépensé
lénergie nécessaire pour sa réélection.(1)
Malgré la démographie de la ville, les Blancs non-Hispaniques
représentant près de 43% de la population, les Noirs ne tenaient
pas un seul bureau municipal. Il ny avait que 14 conseils de la municipalité
noirs-américains (African-American City Council), sur un total de 51.
Le maire Giuliani navait nommé quun seul Noir à un
poste denvergure. Républicain ou Démocrate, la violence,
le chômage, et les disparités économiques qui secouaient
la ville ne pouvaient être des préoccupations limitées au
calendrier dun seul parti politique. À moins que
Et si la
version des grands médias qui présentaient presque
obligatoirement la défaite de Dinkins comme liée à celle
du désaveu récent de la politique de Clinton en Virginie et dans
le New Jersey nétait rien dautre que de la poudre aux yeux
jetée à ceux qui aimaient les tours de magie, ou qui ignoraient
que ces tours représentaient aussi une science majeure en politique ?
Peau noire, pouvoir blanc, Dinkins navait-il pas été élu
par une faible marge à une époque où le scandale très
médiatisé de la joggeuse de Central Park(2) avait fini de nourrir
les appréhensions des New-Yorkais agacés par les tensions raciales
de leur ville ? Dinkins le rassembleur, lhomme de New York la mosaïque,
navait-il pas été élu davantage pour ramener la paix
dans les rues de la ville au puzzle ethnique ? Dans un long soupir de soulagement
de la Communauté blanche, Dave(3) avait été acclamé,
avant que ce petit-fils desclave africain(4) ne mette réellement
son nez dans les affaires de la ville et ne sattelle à gérer
des déficits budgétaires et humains jamais saisis par ses prédécesseurs.
Un mandat ça allait, un second, bonjour les dégâts
Le risque de soulèvement écarté, Zorro Giuliani avait été
appelé.
P98
Kris est médusé que les Français-Noirs jouent les Blacks
pour être reconnus, même auprès de leurs pairs.
Il a du mal à saisir les subtilités de ce jeu sournois, la nouvelle
Blackologie ou lart de se faire passer pour un Noir hybride urbain anglo-caribéen-parisien.
Nous, Français(e)s-Noir(e)s, consommons limage noire-américaine
sans vraiment en connaître la culture. Même si, lors de son introduction
en France au début des années 80, Les Antillais/Africains-Français
voulaient faire progresser leur situation par rapport à lhistoire
en sidentifiant aux Noirs-Américains et se faire (re)connaître,
prendre des places promises à dautres DJ Chabin. Les enfants
du ghetto noir américain trouvent à travers la culture Hip-Hop
un moyen de se lier, de se reconnaître, de communiquer. Cette culture
produit des comportements de solidarité que lon nobserve
dans aucune autre culture musicale. Les accolades viriles mais chaleureuses
des brothers témoignent de cet amour (un signe culturel de
reconnaissance). Ainsi, simposait la question de savoir ce que seraient
devenus les jeunes Noirs en France sil ny avait pas eu le Hip-Hop
pour exciter le sentiment de représentation ethnique en France où
la Communauté se résumait, à tort ou à raison, à
une entité régionale - je me rappelais ladmiration et la
joie ressentie lors du premier concert de Public Enemy. De plus, pour la plus
grande part, ce sentiment communautaire était (devenu ? !)
plus superficiel que véritablement consommé, et la reproduction
des travers de la société américaine plutôt que de
ses points forts étaient à lordre du jour. On attendait
toujours que le nombre dentreprises noires en France explosât
Pourtant, le Hip-Hop nous avait permis de sortir du néant, de notre propre
invisibilité dans une culture Claude François-Annie Cordy à
laquelle nous ne nous identifiions souvent que par accoutumance. Nous nous étions
alors précipités avec une énergie libératrice encore
inconnue vers cette bouteille doxygène noire-américaine,
jeune, dynamique, revendicatrice, foncièrement impopulaire pour le grand
public mais dans laquelle nous nous reconnaissions, pour sen repaître
sans limites. Car pour une fois, une culture ne faisait pas seulement la part
belle aux Noirs (comme le jazz travestit le blues), elle en était lexpression
décidée et produite depuis la base contre lestablishment,
la culture officielle.
Nous abordons le problème du black-on-black crime et de la présence importante darmes au sein de la Communauté noire. Kris balaye la question par une réponse dune logique évidence : Il y en a beaucoup plus au sein de la Communauté blanche. Simplement, les nôtres sont toujours en train dêtre utilisées. Cela a un rapport avec la télévision et le mythe du mauvais garçon (il doit posséder une arme).* Dailleurs La culture américaine tourne autour dune arme. Cest la seule forme de justice. Tout lappareil judiciaire fonctionne sur la peur de la mort ou de la douleur (les menottes, le fouet, le tabassage, les décharges électriques, le matraquage, ), mais en même temps, la loi de ce pays sécarte de ses propres règles démocratiques pour sincarner sous la forme dune arme à feu. La télévision fait la promotion de cette image. Les gens retiennent cette photo mentale et la traduisent dans la vie réelle oubliant que la réalité nest pas un jeu. Cest pour cela que les Noirs sentretuent. Ça ne nous ennuie pas. Nous avons été tués depuis tellement longtemps, nos vies ne veulent rien dire. Donc tout le monde se balade avec une arme. De plus, parce que nous ne sommes pas organisés il survient toujours des erreurs. Tuer un brother en est une, mais ce nest pas supposé arriver. Les vrais causes correspondent au vrai problème. Nous sommes aux Etats-Unis, non-organisés, et nous nappartenons pas vraiment à ce pays. Parce que nous avons été des esclaves il y a des années, nous ne faisons que passer. Puisque ce système daffaires économiques nest plus à la mode, nous sommes simplement là, sans but, sans plan, sans rien. La majorité des gens perpétuant la tuerie se foutent de leurs propres vies, donc ils nont rien à faire de celle des autres. Tous les groupes minoritaires se sont entre-tués et ont tué dautres gens, puis la drogue est entrée en jeu, dabord illégale, puis légale et organisée. Nous ne sommes jamais devenus légaux, ni organisés. Quimporte lefficacité de larme à feu, limportant est sur qui elle est pointée. De plus, le crime est lié aux valeurs de la société. Parce que nous sommes inorganisés, et parce que les médias ne font que diffuser ce que nous faisons. Comment se fait-il que nous soyons la seule minorité dans ce pays qui puisse réaliser la plupart des crimes ? Ça ne correspond pas, automatiquement. Si tu es la majorité, cela veut dire que tu es celle qui commet le plus de crimes. La violence prévaut dans notre communauté parce que les médias populaires nous montrent que cest tout ce que nous sommes. Pour le dire autrement, nous navons pas dautre référence que la violence. Nous navons pas de point de référence pour pouvoir dire, nous sommes ceci. Parce que tout ce que nous avons, nous lavons obtenu au prix de notre sang. Tout ce que les Noirs ont en Amérique, ils lont obtenu parce quils ont tué quelquun ou parce quils ont été tués pour ça. Nous sommes 400 ans en retard.
P105
De La Soul et des standards
Nous sommes en septembre au dix-septième étage dun gratte-ciel
qui abrite les bureaux du producteur Marley Marl ainsi que la crème du
rap local. Un étage entier est loué à de petits labels
par Bert Padell, Lavocat dont la liste de clients ferait rougir nimporte
quel concurrent. De Madonna à Linda Rondstat, en passant par Lionel Richie
ou Jodeci. Vous avez bien lu
. Dailleurs, les black dollars
font depuis longtemps recette. Polygram la compagnie hollandaise a acquis pour
$300 millions de dollars le prestigieux label de musique noire Motown, un catalogue
de 3.000 master recording. Quelques mois plus tôt, je voyais le producteur
de new jack swing, Teddy Riley au volant dun superbe cabriolet blanc Mercedes
500 SEL dont lintérieur en cuir réfléchissait au
soleil quand il traversait Times Square. Il se verrait remettre des mains du
producteur Jimmy Jam la récompense de songwriter of the year
pour In The Closet, Jam, Why Me Baby,
Rumpshaker et Remember The Time par lorganisation
ASCAP/R&B. Teddy was rocking the house. Mais ici, Robert Celestin, lavocat
dUntouchables, a envoyé la jolie Theresa me chercher. On nentre
toujours pas facilement dans le royaume, même si on montre patte noire
dorénavant. Entre-temps, Mase, DJ du groupe De La Soul, investit la réception,
puis vient sasseoir en face de moi. Je lui adresse la parole et linterroge
sur le concert parisien du groupe il y a quelques années, avant que lamendement
Pelchat - du nom de son auteur - nimpose aux radios de ce
pays un quota de 40% de chansons françaises(1). À lépoque,
la De La Soul-Mania faisait se remplir tous les clubs où le groupe était
booké et où se côtoyait sur les pistes bondées
un public hétéroclite que seul De La Soul avait jusqualors
réussi à séduire. Il serait assez ouvert pour participer
au projet Judgment Night, collaborant avec le groupe de rock Teenage
Fanclub. Déjà impressionnant. Nous échangeons nos numéros
de téléphone. Je vous appelle la semaine prochaine pour
convenir dun rendez-vous. Hey, how are ya doing ? Sorry you cant
get through. Mase is on tour. Hell be back in 2 weeks. / Mase est en tournée,
il sera de retour dans deux semaines. Finalement, par le truchement dun
autre coup de téléphone, je me retrouve en face de Posdnuos, considéré
par beaucoup comme la tête pensante du groupe - plutôt le porte-parole
à mon goût, sinon ce serait faire injure aux autres membres. La
petite fille de Mase est malade et hospitalisée. Le gros papa est à
ses côtés et sexcuse de ne pas être présent.
Pos, lui, a amené sa fille. Ses traits ressemblent à ceux de son
géniteur. Elle est belle et attirante, profondément joyeuse, voire
capricieuse. Pos rappelle quil faut tout faire pour quelle ne se
sente pas trop gâtée, sinon elle sait en tirer avantage. Ce petit
bout de tendresse me séduit dès les premiers échanges de
regards. Elle peut agrafer un homme de plus à son tableau de chasse.
Elle voyage dun genou à lautre et ponctue notre conversation
de ses gémissements dennui. Comment toublier ma puce ?
Est-ce quen
1989, Three Feet High And Rising, le premier album du trio originaire de Strong
Island, De La Soul, a réellement changé le visage du rap, ou cela
a-t-il été davantage une interprétation incorrecte des
médias en quête dune nouvelle idole, dun nouveau symbole
? Quel était le partage des torts dans la tentative de suicide du second
album De La Soul Is Dead ? Comment se portaient les auteurs dune
telle déclaration ?
Me, Myself & I, na pas réalisé le cross-over,
intentionnellement. Le groupe na pas trahi la cause rap. Il avait prévenu
la maison de disques, Tommy Boy, quil allait faire quelque chose de différent,
quil nallait pas utiliser la même recette, même si elle
avait pu rapporter beaucoup dargent. Le hip-hop passe par différentes
étapes. Le groupe apporte une contribution différente à
lédifice Hip-Hop et se targue dêtre reconnu à
sa juste valeur par les pionniers de cet art. Aucun des membres ne fume de blunts
/ joints, alors pourquoi venir en parler sur vinyl ? Nimporte
quels motherfuckers qui pensent que le groupe est le portrait du hip-hop est
stupide. Parce que cela veut dire quils ne savent pas ce quil représentait.
Lexpérience Teenage Fan Club ne le prouvait-il pas ? Cet
état desprit était probablement leffet du marché.
La conception du hip-hop était devenue différente. À
une époque dit-il Si tu étais gangster, tu ne le glorifiais
pas au micro, mais tu prouvais tes capacités en performant. Lui
aussi regrette le manque de connexion visible entre lancienne et la nouvelle
génération. Le groupe ne se voyait pas comme un modèle
pour dautres. RUN DMC, par exemple, était responsable de la façon
dont De La faisait sa musique. RUN, comme KRS1, avaient grandement influencé
la direction dans laquelle le trio sétait orienté. Sa mort,
lors de lalbum De La Soul Is Dead, était autant de
son fait que la perception quavait pu avoir de lui le public. Le groupe
voulait évoluer, mais le public avait du mal à le comprendre et
à laccepter. Il y avait eu un malentendu, en grande partie à
cause de la presse qui les avait présentés comme les hippies du
Hip-Hop. Bien sûr, cela avait des bons côtés, mais la pesante
étiquette les avait limités. Butterfly, lélégante
du groupe Digable Planets, auteur du titre à succès Rebirth
of Slick (Cool Like Dat), avait son opinion là-dessus : Les
Blancs ne veulent pas écouter de rap hardcore, alors quand
des groupes comme De La Soul se présentent et sont perçus comme
un groupe qui parle de hippies et de fleurs, ils disent Cest différent
de lautre truc alors que cest la même chose. Cétait
peut-être vrai à lépoque, mais ça changerait.
Quand la notion de chiffres de vente intervenait, loriginalité
pouvait souffrir. Il suffisait de tomber dans la facilité et de mettre
une jeune femme en bikini en train de se trémousser pour répondre
aux attentes du grand public. tre créatif demandait plus : le choix de
samples et le respect de cette musique empruntée(2). Il reconnaissait
aussi que sans Me Myself and I, lalbum Three Feet High
And Rising naurait jamais atteint ces chiffres de vente. Mais pour
eux, un vrai hit, cétait IM Still N1 de KRS1
qui nétait pas une radio song, mais un morceau qui
allait à la rencontre du public. Oui, De La Soul avait un regret majeur
dans ce business, Cest que les gens ne vous laissaient pas être
vous-mêmes. Parfois, cétait dur. Grâce en partie
au producteur Prince Paul, ex-membre de Stetsasonic également signé
chez Tommy Le Garçon et officieusement quatrième membre de De
La, le groupe avait évité des pièges et acquis davantage
de maturité en matière de business et de contrôle de son
image. Le groupe était devenu plus prudent face aux critiques et aux
flatteries. La dernière production du groupe, Stake Is High,
lavait ressuscité, et Dinitit aurait pu réveiller
le plus grand nombre et lui remémorer ce quest le véritable
hip-hop. Le rôle des vidéos clips, lappétit de styles
dune société confuse, la soif dargent de rappers incultes
ou acculés, comme la fringale des maisons de disques sangsues, avaient,
comme jamais, mis en place des poltrons, et les grands médias
participaient à leur conférer une légitimité. Les
rappers se nourrissent des jeunes. Le hip-hop se met en danger. Il nest
pas encore mort parce quil rapporte de largent. Linterview
se terminait sur cette note et mettait en exergue un problème fondamental
du rap, son contrôle par des décideurs étrangers à
son essence. Peu de Noirs décidaient de sa destinée. Quelques
jours plus tard, dans une des suites du prestigieux hôtel Pierre en face
de Central Park, situé sur la prestigieuse Cinquième Avenue, Luther
Campbell, père du son de Miami et du curse style - ou rap
pornographique quil appelle lui-même Conservative sexual music.
/ Musique sexuelle conservatrice - répondrait à mes questions.
Il était lun des seuls artistes hip-hop à diriger, à
un niveau indépendant, sa carrière et son entreprise. Est-il un
décideur ? Peut-être, à en croire la proportion de personnel
féminin soccupant de ses affaires ! Je ne suis pas au bout de mes
surprises. Je me retrouve avec un de ses molosses de garde du corps de plus
de deux mètres approchant les 130 kilos dans lascenseur qui me
conduit au sixième étage. Dun coup dil, nous
nous sommes réciproquement jugés. Mais à en juger par le
regard insistant de la réceptionniste qui ma demandé par
deux fois si jétais bien sûr du numéro de la suite,
un Noir en jeans et baskets ne devait probablement pas être le quotidien
de ce type détablissement. Elle pensait probablement que jemporterais
larmoire encastrée dans les murs. Jai feint lignorance.
Elle devait également être sourde. 601. You are
here for Mister Campbell, right ? / Vous êtes là pour Monsieur
Campbell, nest-ce pas ? Décidément, on ne pouvait
RIEN lui cacher.
1. À partir de janvier
1996, un quota de 40% de chansons françaises est imposé aux radios
FM de lHexagone (dont la moitié de jeunes talents). Pour y répondre
les radios vont intégrer dans leur programmation tout ce qui peut recevoir
létiquette française ou francophone. Les maisons de disques
vont signer tout et nimporte quoi dans lespoir de remplir les quotas.
2. Wayne Henderson et Wilton Felder, membres du groupe The Next Crusade, fondateurs
des Crusaders et artistes grandement samplés déclaraient : La
musique rap véhicule la tradition. Mais en même temps, en tant
que musicien, je suis contre car il suffit dappuyer sur un bouton (comme
pour un four à micro-ondes), et la musique joue. Un groove samplé
qui tourne en boucle na pas desprit, ça ne vient pas du cur.
Dune certaine manière, cela peut sapparenter à un
vol. Au cours de lannée, 90 de leurs morceaux avaient été
samplés.
P127
The Roots straight from Philly
La scène de Philadelphie avait progressivement disparu des feux de
lactualité musicale et, depuis quelques années, les maisons
de disques ne cherchaient plus des artistes quen fonction de lattention
quils pouvaient créer autour deux. Révolu le temps
où des scouts faisaient le tour des villes pour dénicher la perle
rare et remonter linfo aux labels. Sans radio, ni clubs, des artistes
locaux ne pouvaient plus être découverts. Il leur fallait donc
émigrer vers les grandes villes. The Roots, eux, voulaient que la flamme
artistique soit de nouveau reconnue à Philly. Leur local, situé
au premier étage, ressemblait à une sorte de salle de danse. Une
large fenêtre donnait sur la rue et lon aurait dit quun grand
miroir servait à améliorer ses répétitions dentre
cats(1). Une batterie, au fond à gauche, retenait lattention.
Cétait le seul instrument fixe de la salle. Un jeune homme noir
focalisait tous les regards car il portait une large coupe afro dans laquelle
un peigne afro était fiché. Le groupe sest mis à
jouer sous son impulsion métronomique. Néanmoins, il serait le
plus timide pour répondre aux questions. Il laissait cette charge à
ses collègues. Quapportaient-ils de nouveau dans le hip-hop ? Rien,
si ce nest une manière de lhabiller. Cest avant tout
de la musique africaine placée dans un contexte hip-hop, parce quil
nest pas possible de faire progresser le son de deux platines. Au début
du hip-hop, Sylvia Robinson(2) avait une équipe de musiciens internes
- les house band. Nous avons créé tous les breaks de classics
que les Grand Master Flash, Treacherous Three ont fait. Ils travaillaient en
live ; et Afrika Bambaataa a introduit le son électronique
live dans le rap. RUN D.M.C a répondu en disant quils
allaient montrer ce quétait le vrai hip-hop. Ils ont donc pris
le côté cru des productions de Sugarhill, et la froideur de lélectrique
dun Planet Rock dAfrika Bambaataa et ainsi est né
Sucker MC. En 1988, Marley Marl et Public Enemy ont pris ces éléments
de la rue et de la technologie dans leurs formes séparées et ont
introduit le sampling. Marley Marl a été lun
des premiers à utiliser des classiques de break beats. Mais
cest PE qui la popularisé. De 1980 à 1990, nous avons
eu des rappers de jazz comme A Tribe Called Quest. En 1994, nous avons tirés
les leçons de cette longue chaîne dexpériences. Lidée
a été de présenter de la musique live sous
une forme différente, où tu entends des trucs que tu crois être
du sample mais qui en fait sont joués. Où réside
la difficulté de rejouer la même séquence musicale ? Nous
ne recréons pas un sample, nous ne faisons que jouer ; il
se peut quil y ait une idée que lun de nous veuille exploiter
comme une envolée de cuivres ou un break de batterie - pour le batteur,
le programme de batterie dEric B For President est danthologie.
Ce nétait pas du live mais une programmation de Marley
Marl. Toute la difficulté surgit lors du mixage, ce que nous ne savions
pas au début quand nous enregistrions sur cassette. Peut-on le
considérer comme une trahison vis-à-vis des règles de fonctionnement
initiales du hip-hop ? Non. Daprès ce que jai lu, ils
utilisaient ces instruments parce quils navaient pas les moyens
financiers de se payer la pratique dun instrument de musique. Ce nest
pas mon cas, je suis batteur. Mes parents mont acheté un set de
batterie à lâge de deux ans, une batterie à cinq,
et je suis passé professionnel à sept. Cest aussi le cas
des autres membres du groupe. Quand nous avons monté The Roots, nous
ne pensions pas réaliser quelque chose de révolutionnaire. Le
public est séduit parce que cela na jamais été réalisé
de cette manière. Nous ne faisons que ce que nous savons. Beaucoup de
batteurs et de percussionnistes ne peuvent pas jouer de la batterie hip-hop,
cest un style complètement différent : jouer une boucle
pendant dix minutes ; et certains batteurs ne peuvent pas se confiner à
ces mesures. Pensez-vous lancer une vague dans laquelle les Hip-Hoppers
seraient invités à apprendre la musique dans les règles
? Je crois en limportance fondamentale de lélément
visuel ; le fait que dans le rock n roll, par exemple, on joue de
la guitare et que des gens aient la possibilité de le voir est pour beaucoup
dans la transmission dun concept musical. Quand le président des
Etats-Unis a joué du saxophone, tous les kids ont voulu faire de même.
Nous voulons donner du visuel aux gens, démarrer quelque chose. Cest
ainsi que lon pourra savoir si on peut lancer une tendance. Nous ne sommes
que des jeunes Noirs-Américains exprimant leurs frustrations à
travers leur musique et leurs grooves. Cela na rien de nouveau, si ce
nest que ce sera marketé comme tel. Tu utilises le mot marketing,
comment pensez-vous être perçus ? Y a-t-il un gimmick ou un visuel
The Roots ? Cela dépend. The Roots est un groupe que lon
doit voir. Cest vrai quil y a un très gros buzz sur nous
- dans la presse et les milieux branchés - mais les gens nous apprécieront
davantage après nous avoir vu live. Le studio est une chose,
la performance live, une autre. Le public se déplacera toujours
pour voir Herbie Hancock. Nous voudrions être reconnu pour notre capacité,
et non parce que nous avons enregistré avec les cinq meilleurs ingénieurs
du monde au studio Hit Factory, entre la session de Michael Jackson et celle
de Mariah Carey. Aujourdhui, personne ne markete lhabileté
dun ensemble dans lequel il y a des instrumentistes et des chanteurs,
mais on le fait pour des singing group, un rapper. Il ny a
pas de groupe live dans lequel les kids puissent sidentifier.
Ils nont pas de pairs instrumentistes dans le hip-hop. Tu en as qui ont
le même âge, mais ils nabordent pas les mêmes thèmes.
La manière dont vous êtes marketés satisfait-elle vos attentes
? Cest une nouvelle expérience pour la maison de disques,
qui démarre son département black music, ou urban.
Elle na jamais vendu ce type de musique, donc chacun apprend de son côté
et elle a lexpérience du travail administratif et le potentiel
de nous faire connaître à une plus grande échelle. Je crois
que ça marche. La présence de Steve Coleman ne résultait
pas dune recommandation de la maison de disques, mais dune
connexion personnelle de Tariq, un membre du groupe. Quant au duo avec MC Solaar
- Im Doin Fine"/Talking Loud - il était né
dune rencontre au cours de lenregistrement du concert Red
Hot & Cool au Supper Club à New York. Je lai rencontré
une nouvelle fois à la soirée Straight No Chaser, à Londres.
Nous partagions le même segment musical, nous jouions avec Omar. On a
discuté et sympathisé. Malgré la barrière linguistique,
on a pu se comprendre sur certains points. Nous voulions travailler ensemble.
Il ny a pas eu de demande particulière des deux parties. Cétait
son projet. Il a simplement demandé quon lui propose un truc qui
balance. Il faut croire que le marché était prêt à
lexpérimentation, tout en tenant compte de contraintes commerciales.
The Roots navait pas limpression de surfer sur la vague jazz-hip-hop.
Les gens parlent de jazz parce que nous sommes un groupe acoustique, avec
une batterie et des claviers : cest un trio jazz si tu le vois ainsi.
Si on avait eu un orgue Hammond et une guitare, on nous aurait taxés
de musiciens de country-western-blues. Nous sommes un hip-hop band. Nous faisons
la musique classique de notre temps, pour le gosse de la rue. Depuis le
succès de leur premier album, le groupe en avait proposé un second,
révélation véritable de ce quil cherchait à
installer dans le hip-hop. Nous avons loué une nouvelle fois les services
dun taxi pour rejoindre lhôtel, puis la gare. Quelques heures
plus tard, nous étions à New York. Linda ma offert lhospitalité
pendant près dun mois. Nous avons repris notre régime vidéos.
Jai retrouvé mes ami(e)s. Fred Davie Jr. ne travaillait plus pour
la municipalité depuis que Dinkins avait été remercié,
mais pour une compagnie privée spécialisée dans les programmes
éducatifs. Il ne voulait pas participer à la dilution des têtes
noires qualifiées qui ne travaillaient que pour des institutions privées
économiques et altéraient par leur choix la structure
du leadership noir en quête de responsables. Maintenant il mappelait
blood - terme utilisé par les militaires noirs pour sapostropher,
notamment lors de la guerre du Vietnam - plutôt quAntoine. Ça
me faisait sourire. Bernie toujours prêtre, lui, mappelait le
fils adoptif. Ça me procurait tout autant 2 plaisir. Julie travaillait
maintenant pour le label New Breed Records du DJ Smash et y entrevoyait une
carrière. Mireille donnait toujours des parties où
se mêlaient sensualité et dandysme, quand elle ne travaillait pas
darrache-pied dans un restaurant, comme Linda. La vie continuait, comme
les rencontres. Certaines étaient particulièrement plaisantes.
Brandy Norwood, la chanteuse, avait explosé, avec lefficacité
de son sourire professionnel. Que ce soit sur les chaînes câblées
ou sur les ondes radios, son tube I Wanna Be Down sétait
emparé de tous les esprits comme le remix de Teddy Riley de IM
So Into You, un été plus tôt. Le titre magique rythmait
également une des parties à laquelle Fritz ma
invité. On sest tous embarqués dans la voiture dun
de ses amis duniversité, Winston, pour sarrêter quelques
blocks plus loin face à un brownstone duquel
séchappait déjà la musique. Cest une habitude,
ici il ny a que de la bière ou du soda. Impossible de trouver autre
chose. Le jus dorange part si vite. Il nest que 22h30 et la gent
féminine brille par sa rareté. Ce nest que vers 23 heures
que ses premières représentantes font leur apparition. Cest
ainsi que je croise Tsa Haï, une stagiaire du magazine Shade pour lequel
jai travaillé. Je ne la reconnais pas immédiatement, bien
que son visage me paraît familier. Je lai toujours vu habillée
en civil, mais ce soir, elle est en tenue de combat : cheveux tirés,
escarpins, juste au corps, juste à point. Elle a un sourire communicatif
et un charme renversant ; ces dernières années, de plus en plus
de femmes saffichent plus masculines, et la dichotomie entre elles et
les hommes se creuse. Fritz sinsurge, lui, contre linvasion
de lesbiennes dans son quartier. Une minorité en maltraite une
autre. Nous discutons quelques instants avant que Winston ninvite le groupe
à passer à une autre party. Winston appelle cela le
french way, moi Tsa Haïs seduction way* / le pouvoir
de séduction de Tsa Haï. Nous nous promettons de nous revoir,
bien que je parte dans deux jours. Tsa Haï maccompagne pendant les
premières heures de mon voyage vers Paris. Je décolle.
* Call Me - MeShell NdegéOcello
1. Ancien argot noir signifiant
artiste jazz émérite, récupéré
par le langage hip hop pour signifier quiconque
2. Créatrice et présidente du label Sugarhill Records qui grave
la première trace vinylique dun disque hip hop, "Rappers
Delight" en 1979.
P152
1995
France
Alerte
Lhiver et ses ravages corrosifs sétaient installés
comme un S.D.F. sur lensemble du territoire, sans vraiment faire de bruit.
Je les plaignais, les sans-abris. Des mouvements de grève faisaient grimacer
le nouveau gouvernement. Jétais de retour chez mes parents. Les
mois défilaient et lécran de mon ordinateur se fatiguait,
à linstar des multiples bugs qui le plantaient. Je
collectionnais les souris cassées tandis que lon nous faisait gober
comme des oies les possibilités infinies de lautoroute de linformation
via internet. Les scénaristes américains, eux, se préparaient
à sortir une réponse cinématographique à la reprise
des essais nucléaires français dans les eaux du Pacifique, Godzilla.
Les blondes (même fausses) ne comptaient plus pour des prunes en la personne
de Pamela Anderson intronisée plus beau coup de scalpel du monde et dont
certain(e)s se persuaderaient quelle était belle, même aux
dépens de leur santé et de leur équilibre psychique(1).
Chloé L. mappelait souvent pour sortir. Facile, si le temps lavait
permis. Mais par -3°, cela devenait du masochisme. Très peu pour
moi. Néanmoins, nous irions voir une compétition de kick-boxing
à Bercy, en compagnie de Rody lami animateur radio. Je navais
pas dargent pour aller voir Pulp Fiction, malgré les propositions
dAlisa et de Chloé, pas plus que je nen avais pour me payer
une carte orange en remplacement de ma moto, endormie depuis des mois dans mon
garage. Les contrôleurs de la RATP nen avaient rien à cirer.
Je ne me plaignais pas, car lémission télévisée
Edition Spéciale avait aussi montré la situation quart-mondienne(2)
de certaines familles françaises dans le Nord
Le taux de chômage
se stabilise disaient les politiques, mais les rames de métro étaient
de plus en plus bondées dès 14 heures. On nétait
tout de même pas passé à la semaine de 30 heures sans me
prévenir ? La mémoire de mon ordinateur était à
bout, un peu comme pouvaient lêtre mes parents qui ne me voyaient
toujours pas décoller, et qui anticipaient déjà la fièvre
dun nouveau départ vers New York, le porte-monnaie vide et lestomac
dans les talons. Javais presque fini de rédiger mon manuscrit.
Je me suis pris à méditer la phrase extraite de la piste 4 du
second album de Pete Rock & CL Smooth : The number one killer of black
man is stress / La première source de destruction de lhomme Noir
cest le stress. Je devais prendre une douche.
Les chiens des services de sécurité nichaient régulièrement sous mon siège durant mon trajet entre Aubervilliers-La Courneuve et Châtelet-Les-Halles. Ce qui justifiait pour certains propriétaires danimaux dimposer sans scrupule à tous les voyageurs un cheptel à quatre pattes, quimporte la taille de ses représentants. On pouvait faire son marché entre lodeur de cigarette, celle de pisse, et celle de joints. À quand la sentinelle puante en guise de marchepied ? En moins de 5 minutes, trois quêteurs demanderaient de largent, un ticket-restaurant, et en prime un regard dans les yeux pour leur redonner du courage. Cest fou ce que lon cherchait à ce que sa merde soit reconnue quand on était passé du côté des invisibles. Lun, de 22 ans, sexcusait de ne pas être encore éligible pour le RMI. Plus quinvisible, il a disparu de mon esprit. Je ne lai pas plaint, mais souhaité quil retourne chez ses parents. Quel foutage de gueule Les nouveaux Rambo du métro, étincelants dans leurs beaux uniformes bleus, gonflés à lhélium et à la vantardise me mettaient, eux aussi, de plus en plus mal à laise. Ne participaient-ils pas aux problèmes dinsécurité tant dénoncés par les politiques ? Une discussion avec un travailleur social me révèlerait comment, dans le cadre de certains programmes dinsertion, des petites frappes de quartier étaient recrutées par des grandes surfaces pour devenir les membres de leur propre service de sécurité. Intelligent : une politique de renforcement des stéréotypes de ces grandes chaînes de magasins agitateurs depuis longtemps, dont la grande majorité des membres des services de sécurité semblait toujours tout droit sortie dun charter qui naurait pas décollé. Les années 90 recyclaient le racisme comme ses bouteilles en plastique, proprement. Sur le quai, un jeune Français-Blanc de dix-huit ans en passe de finir son service militaire prévoyait de faire de la gonflette pour pouvoir se défouler et casser de la racaille : un point commun entre eux, la canette de bière à la main(3). Mais Attention, avait-il prévenu, cette fois, cest lui* qui serait du bon côté de luniforme. En attendant la quille et les biceps, il allait aux Halles pour vendre du gazon à des acheteurs naïfs. Déjà, derrière la gare RER Aubervilliers-La Courneuve, je métais senti plus forcé de bomber le torse que dans les rues de Brooklyn, en croisant un groupe de jeunes qui paradait dans une imitation ratée de certains habitants de mon quartier dadoption. Je nétais pas s°r que mes feintes de positions Bruce Lee-nienes-Ninja-Goldorackiennes les aient vraiment impressionnés. Me fallait-il, moi aussi, succomber au boom de la mode de la pratique dun art martial ? À New York, un regard de travers pouvait vous envoyer rejoindre vos aïeux et jai eu la désagréable impression que lesprit du black-on-black crime, ou plus exactement du french-on-french crime, se développait chez certains jeunes voulant se conformer à limage dure et destructrice des paumés américains. Leurs regards cherchaient davantage le conflit que lunité. Et je me suis mis à me remémorer partie de leur histoire.
* LAimant - IAM
1. Bien que lon nous
e°t déjà fait le coup dans les années 70 avec la crinière
de Farrah Fawcett-Major de la série télévisée Drôles
de Dames. Des millions dhommes et de femmes vont tenter de se conformer
à ce nouveau canon "plastique", en lacceptant comme le
statut inchavirable dun sex-symbol planétaire, poussant certaines
à se faire refaire la poitrine et à se jaunir/peroxyder les cheveux,
tandis que les ventes de dentifrice Ultra-Brite explosaient.
2. Pouvait-on trouver un terme aussi humiliant que le quart monde.
Je le refusais ; tout comme je refusais lexpression tiers-monde ou pays
sous développés. Par contre jacceptais lexpression
PSD, "Pays Sous Développeurs".
3. Parmi certains jeunes, il devenait à la mode dafficher son go°t
pour lalcool de mauvaise qualité. On ne se cachait plus, cela faisait
homme de boire de la bière devant tout le monde.
+ INDEX (INDICATIF)
A
Bill Adler 22, 76, 77, 100, 153, 187, 235, 236
Ador 52
Muhamad Ali 8, 32, 49, 163
DAngelo 149, 152, 170, 221, 222, 223, 233
Artists United Against Apartheid 10
Assassin 197, 205
B
Arthur Baker 10
Joséphine Baker 67, 203
James Baldwin 40, 63, 74
Afrika Bambaataa/Black Spades 7, 19, 32, 42, 90, 100, 121, 125, 128, 131, 134,
136, 231
Desdemonde Bardin 7
Joe Louis Barrow 73
Third Bass 21, 22, 52, 129, 163
OlDirty Bastard 109, 111, 112, 151, 160
The Beatles 5, 72, 98, 149, 178
Beckford Tyson 152, 153
Busy Bee 18, 188
Easy Mo Bee 159, 233
Henri Belolo 4
Oussama Ben Laden 245, 246, 247, 253, 254, 266, 267
George Benson 118, 171, 172, 220
Xuly-BÎt 228
Notorious B.I.G./Christopher Wallace/Biggie Smalls 153, 161, 163, 164, 169,
177, 183, 213, 216, 217, 233
Blackstreet 107, 136, 139, 140, 141, 173
Mary J. Blige 116, 136, 138, 139, 153, 177, 210, 218, 219
New Kids On The Block 73, 106, 107
Bloods 5, 46
Kurtis Blow 84, 187, 188
Beastie Boys 21, 55, 101
Skinny Boyz 23
Cold Crush Brothers 43, 90, 107
Doobie Brothers 20
Jungle Brothers 19, 33, 34, 75, 105
Bobby Brown 42
Foxy Brown 184
James Brown 19, 32, 36, 84, 93, 117, 126, 188, 214
George Bush 24, 64, 97, 103, 236, 243, 247, 248, 256, 266
Calvin Butts 75, 103, 104
C
Paul Sea 34
Prince Ikey C 33
Olivier Cachin 31, 91, 145, 147
Cameo 31, 103
Luther Campbell/Luke (ex-2 Live Crew) 103, 177
Check Ça 182, 183, 184, 185, 186, 187, 190
Aimé Césaire 32, 239, 269
Tracy Chapman 54
Chic 7, 123
Wu Tang Clan 105, 107, 109, 110, 111, 112, 118, 137, 160, 161, 173
X Clan 34, 72, 75, 80
William Bill Clinton 24, 27, 65, 84, 91, 92, 150, 170, 193, 196,
198, 201, 248
Timex Social Club 21
Black Rock Coalition 153
Sean Puffy Combs/P Diddy 115, 138, 161, 163, 177, 178, 194, 210,
212, 213, 214, 215, 216, 218, 219, 220, 261, 262, 268
Michael Conception 33
Original Concept 55
Bill Cosby 51, 54, 64, 68, 72, 80, 132, 178
Cookie Crew 37
Saïan Supa Crew 223, 224
Crips 5, 46
Frankie Crocker 45, 48
Ice Cube 33, 52, 54, 56, 104, 129, 131, 134, 135, 144, 170, 174, 177
D
Chuck D 47, 51, 54, 55, 63, 83, 111, 132, 180, 184, 199, 216
D&D 152, 153, 154
Heavy D 49, 55, 84, 90, 114, 116, 117, 118, 218, 221
Lionel D 15, 185
Tonton David 36
Fred Davie Jr. 57, 58, 59, 67, 68, 122, 125, 247
Miles Davis 69, 82, 223, 240
Jamel Debouzze 198, 200, 206, 269
Kool Moe Dee 36, 44, 107, 111
Tony Delsham 41
RUN DMC 21, 22, 49, 85, 86, 90, 102, 129, 144, 146
Reginnald Denny 64
Bo Derek 30
Destroyman 6
Arrested Development 45, 47, 51, 63, 74, 144
Dimitr1 From Paris 14
David Dinkins 49, 50, 67, 70, 90, 91, 92, 108, 122, 144, 201
DJ Red Alert 6, 18, 19, 31, 33, 42, 48, 55, 128, 220
DJ Kid Capri 20, 48, 92
DJ Chabin 6, 7, 96, 200, 263, 269
DJ Charly Chess 125
DJ Chuck Chillout 18, 19, 21, 22, 23, 28, 186, 204, 234, 235
DJ Cut Killer 189
DJ Dominique 34
DJ Eddie F 48, 77, 114, 116
DJ Fashion 33
DJ Fun 47
DJ Funkmasterflex 52
DJ Headliner 45
DJ Jazzy Jay 19, 33, 125
DJ Lovebug Starski 90, 125
DJ Mark, The 45 King 33, 110
DJ Clarck Kent (Superman) 109, 262
DJ Dee Nasty 14, 15, 27, 28, 47, 49, 145, 179, 212
DJ Chilly Q 18
DJ Mehdi 225
D-Nice 48, 90,
DJ Pete Jones 187
DJ Polo 63
DJ Premier 99, 117, 118, 129, 152, 223
DJ Ron G 72, 104
DJ Shep Pettibone 21
DJ Stretch Amstrong 22
Doctor Dre 103, 115, 134, 161, 172, 173, 174, 175
Doctor Dre & Ed Lover 54, 55, 62, 110, 113
Mobb Deep 151, 153, 154, 173, 184
Snoop Doggy Dogg 80, 105, 115, 129, 135, 173, 177, 178, 231
W.E.B. Dubois 65, 68, 74, 166, 258
David Duke 26
Alexandre Dumas 32, 247
Jermaine Dupri 35, 138, 262
Willie D 48, 90, 92
E
Public Enemy 6, 31, 34, 43, 47, 55, 66, 72, 75, 78, 95, 103, 111, 121, 132,
184, 199, 215, 216
Missy Elliot 109, 114, 125, 218, 224
EPMD 21, 49, 225
F
Fabe 179, 196, 204
Frantz Fanon 32, 131, 192
Minister Farrakhan 33, 43, 87, 89, 99, 132, 133, 141, 142, 172, 177
Lord Finesse 33, 42, 44, 48, 75
Grand Master Flash 63, 84, 121, 125, 132
Flavor Flav 54, 55, 90, 105
Freddy Foxx 129
Claude François 3, 7, 95
Michael Franti 63, 64
Aretha Franklin 118, 138, 177, 255
Fab Five Freddy 133
Mister Freeze 187, 188
Doug E. Fresh 33, 111, 204, 224
The Fugees 113, 151, 158, 170, 175, 184, 240
G
Spoonie G 34
Bob Bobbito Garcia 22
Marcus Garvey 32, 68, 135, 166,
Darryl Gate 70
Marvin Pentz Gaye Jr. 3, 10
Ced Gee 34
Bee Gees 4
The Genius 111, 112
Nelson George 54, 128, 130
Ginuwine 218
Rudolph Giuliani 91, 92, 201, 227
Berry Gordy Jr. 3, 107, 219, 220
Camera Graffiti 193
Otis Graham 58
The Gravediggaz 112,
Professeur Griff 103, 153
GURU 72, 118, 134, 146, 152, 177, 204
GUY 48, 139, 140, 218
H
Alex Haley 70
Aaron Hall 48
Arsenio Hall 68, 73, 266
Johnny Halliday 3, 189, 269
MC Hammer 34, 43, 44, 104, 132
Herbie Hancock 7
Andre Harrell 74, 86, 113, 114, 116, 117, 138, 214, 216, 218, 219, 262, 263
Keith Haring 21
Latasha Harling 5
Isaac Hayes 19
Kool Herc 33, 125, 126, 128, 131, 149, 177, 187, 188,
Gil Scott-Heron 5, 101
Anita Hill 66
Lauryn Hill 79, 113, 170, 222, 223, 233
Chester Borner Hines 40
Disposable Heroes of Hiphoprisy 63
Elia Hoimian 35, 130, 158, 190, 194, 236, 259
Willie Horton 24
Whitney Houston 35, 56, 66, 70, 76, 93, 132, 199, 215, 258
Holland & Dozier 4
Rock Hudson 30
Huggy les bons tuyaux 8
Langston Hugues 74, 101
Hugues (les frères) 73, 83
Tony Humphries 18, 28
I
IAM 63, 108, 113, 145, 146, 159, 178, 179, 184, 196
Vanilla Ice 43, 44, 52, 106, 132
IZB 32, 90, 189, 193
J
Ideal J 47
LL Cool J/James Todd Smith 21, 33, 47, 49, 84, 101, 104, 112, 114, 137, 184
Michael Jackson 4, 36, 43, 80, 84, 85, 117, 121, 136, 149, 218
Janet Jackson 24, 117, 234
Jesse Jackson 8, 14, 24, 64, 80, 82, 166, 201, 218
The Jacksons 4, 7, 117, 220, 233
Joe Jackson 5
Rodney Jerkins 207, 264
Jodeci/K-Ci/Devante Swing 93, 101, 112, 113, 114, 115, 116, 141, 177, 202, 207,
214, 218, 219, 223, 263, 275
Earvin Magic Johnson 54
Johnygo 6
Quincy Jones 8, 32, 52,84, 256, 264
Michael Jordan 54, 55, 84, 103, 163, 199, 218, 235
Justice 21
K
Big Daddy Kane 19, 74, 77, 106, 220
JF Kennedy Jr. 4, 130
Kool Keith 34, 118
R-Kelly 161
Commission Kerner 50
Alicia Keys 254, 255
Chaka Khan 48, 220
Martin Luther King Jr. 3, 75, 81, 89, 129, 135, 141, 165, 166, 167, 175, 236,
265
Rodney King 5, 45, 46, 64, 69, 75, 83
Marion Suge Knight 115, 163, 173, 174, 177
Edward Koch 20, 21
Kriss Kross 35, 106
Kunta Kinte 7
L
Oussama Ben Laden
George Lappassade 7
T La Rock 42
Latifah 19, 44, 79, 110
Spike Lee 32, 51, 53, 54, 68, 72, 73, 83, 87, 90, 100, 119, 132, 141, 148, 161,
237, 264
Crazy Legs 42, 44
Robert Levy-Provencal 14, 15, 16, 18, 20, 28, 182
Abraham Lincoln 4
Lunatic 183, 184, 196, 242
M
Ralph Mc Daniels 109
Break Machine 4
Madonna 21, 51, 52, 56, 62, 74, 80, 85, 101, 103, 129
Nelson Mandela 10, 31, 109, 193, 268
Mantronix 21
Kedar Massenburg 170
Masters At Work/"Little Louie Vega/ Kenny Dope Gonzales
171, 172
Method Man 109, 111, 112, 137, 151, 203
Biz Markie 18, 47, 52, 204, 220, 224
Marley Marl 47, 48, 63, 77, 93, 101, 107, 116, 121, 161, 173, 235
Lionel C. Martin 109, 123
Bob Marley 32, 82, 235
Benny Medina 32, 214, 220
Boyz II Men 115, 120, 122, 123, 149, 184
Melle Mel 33, 134, 151, 177, 215
Freddy Mercury 30, 39
Mister Magic 18, 48
Paul Mooney 65, 66, 67, 131
Jacques Morali 4
Tony Mottola 128
T-Money 146
Yves Mourousi 8
Eddy Murphy 8, 66
N
Naughty By Nature 48, 52, 75, 84, 90, 104, 110, 112, 152, 220
Nas(sty) Nas 129, 173, 179, 203
Zulu Nation 6, 14, 28, 32, 33, 42, 43, 76, 89, 105, 128, 188, 230
MeShell NdegéOcello 74, 120, 233
Lemmick Nelson Jr. 70
Charly Nestor 187, 188, 226, 262
Ninety-9 100, 101
Nirvana 111
Brandy Norwood 122, 152
NTM 113, 144, 179, 196, 208
Brand Nubian 33, 177, 204
Les Nubians 202, 203
Bouge Ta Nuit 200
NWA/Eric Eazy-E Wright 33 51, 52, 66, 174, 175
O
Onyx/Sticky Fingaz 72, 74, 88, 128, 204
ED OG And The Bulldogs 34, 35, 42
Gilbert OSullivan 18
P
Bert Padell 101
Euzhan Palcy 32, 73, 145, 193
Passi 189
Village People 4, 256
Five Percent 86, 87, 89, 126, 161
Digable Planets 102, 118
Bernard Bernie Poppe 57, 67, 68, 122, 125, 230, 236, 246
Alexandre Pouchkine 32
The Fresh Prince/Will Smith 32, 49, 51, 84, 220
Prince 5, 20, 45, 54, 62, 101, 104, 149, 174, 220, 221, 231, 255
Last Poets 19, 151
Boogie Down Productions/KRS1/ Scott LaRock and the Celebrity 23, 24, 32, 33,
36, 39, 44, 47, 53, 54, 56, 72, 75, 80, 90, 92, 98, 100, 102, 107, 110, 118,
119, 125, 151, 152, 177, 231
Large Professor 129
Oxmo Puccino 184, 196, 204
Q
A Tribe Called Quest 19, 20, 49, 75, 89, 104, 105, 106, 121, 129, 264
R
Paco Rabanne 6
Eric B & Rakim 19, 20, 21, 44, 77, 78, 118, 121, 129
Kool G Rap/DJ Polo
Shabba Ranks 49, 94
Latin Rascals/Tony Moran Albert et Cabrera 18
Ronald Reagan 7, 10, 24, 50, 266
Sylvia Rhone 125
Richie Rich 22
Teddy Riley 85, 93, 101, 107, 113, 116, 122, 139, 140, 141, 207
Robertson Will 259
Culture Rock 159, 170, 194
Pete Rock & CL Smooth 32, 47, 48, 49, 52, 64, 85, 90, 116, 118, 129, 136,
138, 142, 146, 151, 159, 161, 173, 203, 227, 260
Rody 28, 76, 113, 142, 182, 226, 243, 264
Henry Roy 146, 269
The Roots 120, 121, 122, 136, 183, 204, 224
Yankel Rosenbaum 70
Diana Ross 3, 107, 138
Rick Rubin 21, 84, 145, 188
RZA 111, 112, 184
S
Dick Scott 106, 107, 123
MC Serch 129
Erick Sermon 111, 114
Tupac Shakur 152, 161, 164, 175, 203, 214, 219, 255
Révérend Al Sharpton 43
Jon Shecter 45
Hank Shocklee 78, 276
Too Short 33, 77, 177
Sidney 14, 209, 212
Russell Simmons 21, 22, 42, 74, 84, 86, 90, 105, 114, 117, 145, 152, 162, 188,
213
Ibo Simon 242
Bintou Simpore 37
John Singleton 73, 83
Jamal-Ski 33, 119
Skwal 220, 221
Smaïn 67, 205
Nice & Smooth 33, 42, 118
MC Solaar 7, 113, 120, 121, 134, 146, 157, 158, 170, 172, 179, 184, 185, 196,
204, 255, 260
De La Soul 76, 101, 102, 105, 111
Main Source 129
Spearhead 64
Bill Stephney 55, 66
Bruce Springsteen 39
Robert Stigwood 4
Rock Steady Crew 43, 134
Little Steven 10
Rolling Stones 72, 134
Percy Sutton 45, 48
T
Ice-T 19, 51, 52, 62, 84, 151
Elisabeth Taylor 30
Teddy Ted 42
Howie Tee 22, 116
Young Black Teenager 52
Grand Wizard Theodord 33, 125
Tammi Terrell 3
Clarence Thomas 66
Lilian Thuram 197, 198
Q-Tip 33, 55, 109, 129, 151, 223
Native Tongue family 19, 105
Robert Townsend 66, 73, 86
Treacherous Three 36, 107, 121
Trenier Dominique 221, 232
Awesome Two 42
Mike Tyson 80, 151
John Travolta 4
Donald Trump 27
U
Ultra Magnetic Mcs (ultra) 23, 33, 34, 225
US3 44, 119
V
Van Peebles Melvin 53
Van Peebles Mario 276, 277
Les Requins Vicieux 6
W
Wayans 66
Cornel West 32, 72
Douglas Wilder 24, 91,
Harold Hype Williams 109
Oprah Winfrey 54, 149, 199
Whodiny 21, 34, 107, 111
Stevie Wonder 7, 69, 104, 115, 141, 203, 218
X
Malcolm X 43, 53, 54, 72, 74, 82, 87, 89, 90, 97, 99, 131, 132, 135, 166
Z
Jay-Z 109, 212, 231, 243
Zinedine Zidane 160, 198, 237